Après avoir dressé le diagnostic sans concession du naufrage de la CAPLAME, l'heure est à l'action. Peut-on encore sauver ce monument agricole de la Menoua ou devons-nous acter sa mort clinique ? Le problème de la CAPLAME est un problème de gouvernance et de crédibilité, pas de liquidité. Pour Komiaza, l’ingénieur agronome Noël Azapmo retire sa blouse de médecin légiste pour endosser celle de chirurgien : il livre les solutions techniques, financières et structurelles pour sortir la coopérative du cimetière.
Ingénieur Noël Kenzeu Azapmo, bonjour. Vous affirmez que la CAPLAME est « réactivable ». Cependant, le café n'est plus la priorité des paysans de la Menoua. Concrètement, vers quelles filières dominantes la coopérative doit-elle pivoter aujourd'hui pour redevenir attractive ?
Oui, la CAPLAME est « réactivable », mais à une condition fondamentale : accepter que la coopérative de demain ne sera pas celle d'hier. Le café a structuré son identité pendant des décennies. Il faut aujourd'hui avoir le courage de tourner cette page sans la déchirer, et aller rejoindre les paysans là où ils sont. Et où sont-ils ? Dans deux filières dominantes que les données confirment sans ambiguïté.
La première, c'est la pomme de terre. La Menoua est aujourd'hui classée parmi les premiers départements producteurs de pomme de terre au Cameroun, comme les Bamboutos, le Boyo et la Mezam. C'est une position de leadership national que nos paysans ont construite avec leurs mains, sur les cendres des caféières arrachées. La demande nationale en pomme de terre avoisine le million de tonnes par an, alors que la production nationale oscille entre 220 000 et 400 000 tonnes. Le déficit est structurel, documenté, et persistant. Ce gap entre l'offre et la demande est précisément l'espace où la CAPLAME doit s’engouffrer, non pas comme acheteur ordinaire, mais comme agrégateur structurant capable de collecter, standardiser, conditionner et commercialiser la pomme de terre de la Menoua vers les marchés urbains de Douala et Yaoundé, les grandes surfaces, et demain vers la sous-région CEMAC. Pourquoi n'y a-t-il pas aujourd'hui un filet de pommes de terre estampillé CAPLAME dans les rayons des supermarchés de Douala ? J'ai échangé il y a quelques années avec des responsables d'approvisionnement de grandes surfaces ils sont tous preneurs de travailler avec des fournisseurs locaux structurés. L'offre n'existe pas. La CAPLAME peut la créer.
La deuxième filière, c'est l'aviculture et c'est là que réside peut-être l'opportunité la plus immédiate et la plus stratégique. L'aviculture représente 71% de la production de viande du Cameroun, et la région Ouest en est historiquement le premier bassin de production. La production de l'Ouest représentait 80% de la production nationale avicole en 2017. Mais cette filière traverse une crise d'approvisionnement en facteurs de production d'une gravité sans précédent notamment l’approvisionnement en poussin d’un jour. Le président de l'IPAVIC lui-même a déclaré publiquement qu'il faut d’avantage des investissements de souveraineté pour la production des poussins d’un jour au Cameroun. C'est exactement ce créneau que la CAPLAME doit occuper : une ferme de parentaux et un couvoir de poussins d'un jour. Pas pour concurrencer les éleveurs mais pour les approvisionner. Devenir le fournisseur de référence en poussins d'un jour et en aliments de volaille pour les aviculteurs de la Menoua et des départements voisins, c'est se positionner au cœur d'une demande structurelle non satisfaite, avec une base de clientèle réelle.
Si la CAPLAME se lance massivement dans le maraîchage, l'aviculture ou la transformation agroalimentaire, comment peut-elle rivaliser avec les acheteurs privés et les circuits informels qui contrôlent déjà le marché à Dschang ?
La question est bien posée, mais elle repose sur une prémisse qu'il faut corriger : une coopérative ne rivalise pas avec le secteur informel sur son propre terrain. Ce serait une erreur stratégique fatale. Les circuits informels dominent le marché de Dschang parce qu'ils sont rapides, flexibles et sans contraintes. La CAPLAME ne les battra jamais sur ce terrain-là et elle n'a pas à essayer. Sa valeur ajoutée est ailleurs : au-dessus du marché informel, pas en face de lui.
Le marché informel de Dschang vend des tomates en vrac à un acheteur local ou venu d’ailleurs. La CAPLAME, elle, doit pouvoir livrer une conserve de tomate tracée, conditionnée aux normes, à un distributeur de Douala ou à une chaîne hôtelière de Yaoundé. Ce ne sont pas les mêmes clients, ce ne sont pas les mêmes exigences, ce ne sont pas les mêmes marges. Avec une demande nationale en pomme de terre avoisinant le million de tonnes pour une offre structurée quasi inexistante, les acheteurs institutionnels : supermarchés, restauration collective, industrie agroalimentaire cherchent activement des fournisseurs capables de garantir régularité, volumes et traçabilité. C'est exactement ce qu'une coopérative bien gouvernée peut offrir, et que le circuit informel est structurellement incapable de fournir.
Le patrimoine immobilier et foncier de la coopérative a été bradé. Comment proposez-vous de valoriser ce qui reste de ces « reliques » pour en faire un levier de financement frais, sans pour autant liquider définitivement les actifs historiques de la structure ?
Komiaza, la règle d'or est simple : ne rien vendre, tout faire travailler. Mais avant de valoriser, il faut inventorier. On ne défend pas ce qu'on ne connaît pas. Un audit patrimonial rigoureux s'impose en priorité, identifier ce qui reste, ce qui est juridiquement sécurisé, ce qui est sous contentieux.
Sur ce qui reste, la logique est claire et séquencée. Les infrastructures directement utiles aux filières choisies : entrepôts, hangars, unités de traitement sont immédiatement réaffectées aux activités de relance : stockage et conditionnement de la pomme de terre, couvoir et fabrique d'aliments pour l'aviculture.
Les infrastructures non mobilisables à court terme sont mises en location pour générer des revenus immédiats qui financent les nouveaux investissements.
Enfin, le foncier sécurisé peut être mobilisé comme garantie réelle auprès des banques pour accéder à des lignes de crédit. Les banques de la zone CEMAC sont structurellement en excès de liquidités.
Une relance technique nécessite d'importants capitaux pour moderniser les usines de traitement. Faut-il ouvrir le capital de la CAPLAME à des investisseurs privés nationaux, ou l'État camerounais doit-il injecter des fonds dans le cadre de sa politique d'import-substitution ?
Permettez-moi de commencer par déconstruire le postulat de la question, le financement n'est pas le problème de la CAPLAME. C'est un mythe paralysant qu'il faut dissiper une bonne fois pour toutes.
Les chiffres sont là. À fin décembre 2024, la trésorerie nette des banques de la zone CEMAC était excédentaire. Le Cameroun compte à lui seul 19 banques sur les 56 que compte la CEMAC. Ces banques ne manquent pas d'argent, elles manquent de projets bancables. Le problème de la CAPLAME est un problème de gouvernance et de crédibilité, pas de liquidité. Un conseil d'administration visionnaire, un plan d'affaires solide, des garanties foncières sécurisées et les portes des banques s'ouvrent sans avoir à céder un centime du capital coopératif.
Sur le rôle de l'État, en revanche, il y a un espace réel mais pas celui d'actionnaire. L'État doit intervenir comme facilitateur : subventions à l'investissement productif, exonérations fiscales sur les équipements de transformation, garanties de crédit via les fonds publics d'appui à l'agriculture. La politique d'import-substitution affichée par le gouvernement camerounais trouve ici une application concrète et immédiate, une unité de transformation de pomme de terre ou un couvoir de poussins d'un jour dans la Menoua, c'est exactement ce que cette politique est censée soutenir.
Les planteurs ont perdu confiance après des décennies de gestion opaque. Quelle formule magique de gouvernance transparente proposez-vous pour convaincre un jeune agriculteur de la Menoua de rejoindre à nouveau le réseau CAPLAME?
La confiance détruite sur des décennies ne se reconstruit pas avec un discours, une cérémonie de relance ou une belle brochure. Elle se reconstruit par des actes visibles, rapides et vérifiables. Trois choses concrètes et non négociables :
• D'abord, la transparence financière totale et immédiate. Comptes annuels audités par un cabinet indépendant, publiés et accessibles à chaque membre. Chaque coopérateur doit pouvoir savoir exactement où va chaque franc cotisé. C'est le minimum pour signaler que quelque chose a changé.
• Ensuite, des résultats tangibles dans les six à douze premiers mois. Le jeune agriculteur de la Menoua est pragmatique il a vu ses parents se faire flouer, il ne rejoindra pas une coopérative par idéologie. Il rejoindra une coopérative qui lui prouve rapidement qu'elle lui apporte quelque chose de concret : un meilleur prix pour sa pomme de terre, un accès garanti et régulier au poussin d'un jour, un marché assuré pour sa production. La démonstration de valeur doit être rapide et palpable.
• Enfin, une gouvernance rajeunie et représentative. Les jeunes et les femmes doivent être aux commandes, pas en décoration dans les instances. Un jeune agriculteur qui voit des gens qui lui ressemblent diriger sa coopérative s'identifie et adhère naturellement. Un jeune agriculteur qui voit un bureau vieillissant reproduire les schémas du passé tourne les talons et il a raison.
Vous appelez de vos vœux un « conseil d’administration visionnaire ». Si vous aviez carte blanche demain matin pour composer ce comité de crise, quel profil de managers placeriez-vous à sa tête ?
Ce conseil doit reposer sur un équilibre délibéré entre deux générations aux rôles complémentaires et distincts.
Les anciens leaders, ceux qui ont une réputation intacte, une légitimité historique dans la Menoua et un réseau de confiance auprès des planteurs sont indispensables comme forces de mobilisation et de crédibilité. Ce sont eux qui ouvrent les portes, qui font revenir les membres méfiants, qui donnent au projet de relance sa caution morale. Leur rôle n'est pas décoratif, il est stratégique. Mais il est celui d'ambassadeurs et de garants, pas de gestionnaires opérationnels. Dans le conseil, un financier rompu aux montages de financement agricole, un agronome spécialisé dans les filières maraîchères et avicoles, un juriste en droit coopératif et foncier pour sécuriser le patrimoine et structurer les partenariats.
Les jeunes, eux, doivent tenir les commandes de l’exécution mais pas n'importe quels jeunes. Des profils précis et exigeants. À la direction générale, un manager formé en gestion d'entreprise agricole ou agroalimentaire, avec une expérience prouvée dans les filières cibles : pomme de terre, aviculture ou transformation capable de construire un business plan bancable et de négocier avec une institution financière.
Ce que je refuse catégoriquement : les profils honorifiques placés pour leur notoriété sociale, et les jeunes recrutés pour rajeunir l'image sans apporter de compétence réelle. La jeunesse n'est pas une qualification cependant l'expérience et le profil le sont.
C'est cette alchimie entre la légitimité des anciens et la compétence des jeunes qui peut réconcilier deux choses que la CAPLAME a perdues simultanément : la confiance des planteurs et la capacité à se réinventer. Les anciens ramènent les gens. Les jeunes compétents leur donnent une raison de rester.
Le temps presse face à la pression des prédateurs fonciers. Quelles sont les trois mesures d'extrême urgence qui doivent être prises dans les 100 prochains jours pour stopper l'hémorragie avant d'envisager la relance ?
Vous parlez bien de 100 prochains jours ! Les trois mesures d’extrême urgence sont :
Première mesure : sécuriser juridiquement le patrimoine foncier et immobilier. C'est la mesure zéro, celle dont tout le reste dépend. Mandater immédiatement un juriste spécialisé en droit foncier et coopératif pour inventorier tous les titres, identifier les contentieux en cours et poser des actes conservatoires pour stopper toute aliénation supplémentaire. Les prédateurs fonciers prospèrent dans le vide juridique et l'absence de veille. Chaque jour sans action est un jour perdu au profit de ceux qui guettent. Cette mesure ne coûte pas cher. Ne pas la prendre peut coûter l'essentiel.
Deuxième mesure : convoquer une Assemblée Générale Extraordinaire. Réunir membres, élus locaux, autorités traditionnelles et anciens leaders encore crédibles pour acter publiquement la volonté de relance, désigner un comité de crise légitime et mandater un audit complet de la situation financière et patrimoniale. La CAPLAME a besoin d'un acte fondateur visible et solennel qui signale sans ambiguïté que la page est tournée. Sans cette légitimité démocratique, aucune initiative de relance ne tiendra face aux résistances internes et aux scepticismes ils seront nombreux.
Troisième mesure : produire un signal de marché immédiat. Ne pas attendre que tout soit parfait pour démontrer que la coopérative est de retour. Identifier un problème aigu que la CAPLAME peut résoudre rapidement et visiblement pour les producteurs. L'exemple le plus criant est celui des aviculteurs, la rareté des poussins d'un jour et l'absence de soutien structurel plongent le secteur dans une crise d'une ampleur sans précédent. Négocier en urgence un accord d'approvisionnement groupé en poussins d'un jour pour les aviculteurs membres même modeste, même imparfait c'est démontrer concrètement que la coopérative existe, qu'elle sert à quelque chose et qu'elle mérite qu'on lui fasse à nouveau confiance.
Ces 100 premiers jours ne sont pas ceux de la relance. Ils sont ceux de la survie du patrimoine et de la crédibilité retrouvée, les deux conditions sans lesquelles aucune relance n'est possible.
Merci, Noël Kenzeu Azapmo, de mettre votre expertise au service du monde rural. Les décideurs et les élites de la Menoua n'ont désormais plus l'excuse de l'ignorance.
C’est plutôt moi qui salue votre soucie de voir la CAPLAME renaître de ses cendres.
Propos recueillis par Augustin Roger Momokana
MEDIAS
L’Agronome Noël Azapmo: "la CAPLAME peut initier un couvoir de poussins d'un jour dans la Menoua."
La CAPLAME est « réactivable », mais à une condition fondamentale : accepter que la coopérative de demain ne sera pas celle d'hier.
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