Le Cameroun vient de perdre l’un de ses visages les plus inamovibles. Cavayé Yéguié Djibril, figure tutélaire de l’appareil législatif et gardien du perchoir pendant plus de trois décennies, s’est éteint ce mercredi 6 mai 2026 à l’âge de 86 ans. Mais au-delà de l'émotion, ce décès dévoile une faille électorale béante : comment le pouvoir législatif peut-il boycotter les lois qu'il a lui-même votées ? Komiaza analyse le vertige d'une République aux sièges désespérément vides.
Inhumé quelques heures plus tard dans son fief de Mada conformément aux rites musulmans, la disparition de l’ex-président de l’Assemblée nationale marque bien plus qu’un deuil : elle révèle le déclin d'une classe politique qui a dirigé le pays des mains de fer pendant près d’un demi-siècle.
Cavayé Yéguié Djibril : Du sifflet d'EPS aux ors de la République
Né le 1er janvier 1940, Cavayé Yéguié Djibril a gravi tous les échelons, passant de maître d'EPS en 1963 à la deuxième personnalité de l’État. Député sans interruption depuis 1973 et Président de l'Assemblée nationale de 1992 à 2026, il a incarné la stabilité immuable du système Biya. Remplacé au perchoir le 17 mars 2026 par l’honorable Théodore Datouo, il n'aura survécu que quelques semaines à son éviction, comme si le pouvoir était son seul souffle vital.
Une hécatombe au sommet de l'État
La mort de Cavayé Yeguié Djibril survient dans un calendrier funèbre saturé pour le RDPC. Elle suit de près celle de Marcel Niat Njifenji, le tout premier Président du Sénat, dont les obsèques officielles sont prévues du 14 au 16 mai prochain à Bangangté. Ce même mercredi 6 mai, le Parlement enregistrait également le décès de l’honorable Alexandre Mbe Assae Mendomo, élu du Dja-et-Lobo, à l’Hôpital Général de Yaoundé. Une double perte qui fragilise encore davantage une représentation nationale déjà dépeuplée.
Le scandale des sièges vides : 41 parlementaires fantômes
Au-delà de l'émotion, le radar de Komiaza pointe une réalité institutionnelle alarmante : 23 députés sont désormais décédés au cours de cette législature sans jamais être remplacés.18 sénateurs manquent également à l'appel à la chambre haute.
Alors que l'article 155 du Code électoral impose l'organisation d'élections partielles pour combler ces vacances, le pouvoir semble privilégier les prorogations de mandat (désormais étendu jusqu'en décembre 2026) au détriment de l'équité républicaine. Des circonscriptions entières se retrouvent ainsi « orphelines », privées de leur voix dans l'hémicycle.
L'interpellation des « propriétaires »
Le cumul de décès chez les ténors du régime ne fait que mettre en lumière une pratique anticonstitutionnelle. Le maintien de ces sièges vides fragilise l'équité républicaine et donne l'image d'une démocratie sélective. Les « propriétaires » du système sont aujourd'hui interpellés : l'organisation de législatives et sénatoriales partielles n'est plus une option, c'est une exigence légale pour restaurer la dignité du Parlement.
Le Radar de Komiaza
Avec la mort de Cavaye Yéguié Djibril, c'est un certain « Cameroun de la longévité » qui tire sa révérence. Mais l'histoire retiendra surtout cette dérive où l'exécutif semble geler la vie démocratique au point de laisser le Parlement se vider de ses membres. Peut-on encore parler de souveraineté nationale lorsque près de 40 sièges restent désespérément vides au mépris de la loi électorale ?
Aux parties prenantes de notre démocratie, ne l’oubliez jamais : une République qui ne remplace pas ses morts finit par s'enterrer avec eux. Car ce qui se tait ici, résonne comme un aveu de déliquescence institutionnelle partout ailleurs dans le monde.
Par Augustin Roger MOMOKANA







