À Dschang, le dernier voyage de Jacquis Kemleu s'est fait sous un silence protocolaire glaçant. Entre l'absence de l'écharpe tricolore sur le cercueil et l'annulation des témoignages citoyens, la République semble avoir boudé l’élu. On ne sabote pas les symboles d'un maire en fonction sans insulter, au passage, la dignité du peuple.
Ce samedi 25 avril 2026, l’émotion à Dschang était teintée d’une incompréhension totale. Alors que la cité s’apprêtait à rendre un hommage à la hauteur de l'engagement de son édile, le protocole a brillé par son absence de symboles nationaux. La ville, qui espérait une célébration républicaine, a assisté à une cérémonie sous haute tension, presque amputée de son âme populaire. Le programme des obsèques semble avoir subi un sabotage qui ne dit pas son nom, laissant les administrés au pied du mur.
La condamnation de trop : l'ombre du 18 mars
Cela n’a pas échappé à la foule présente aux obsèques du défunt maire de Dschang. L’écharpe tricolore de la fonction de maire ne vaut plus la reconnaissance de l’État au moment du grand départ. Oui ! L’image a laissé les observateurs médusés : un cercueil recouvert du tissu traditionnel Ndop, mais aucune trace de l’écharpe tricolore. Est-ce là l'ultime estocade d'une justice qui l'avait condamné, le 18 mars dernier, à six mois de prison ferme ? Si le tribunal de première instance de Dschang avait statué en matière correctionnelle, Me Fongaing Gaston avait immédiatement interjecté appel.
En droit, la présomption d'innocence restait donc intacte et le mandat de Kemleu courait toujours. Pourtant, dans l'arène des symboles, l'administration a semblé traiter son élu comme un banni avant même que le verdict final ne tombe. Ignorer l’écharpe sur le cercueil d’un homme dont la condamnation n'était pas définitive, c’est transformer un deuil républicain en une exécution symbolique.
Le peuple muselé au stade du Cenajes
Pourquoi avoir annulé, à la dernière minute, les témoignages citoyens prévus sur la place des fêtes de Dschang ? En privant les habitants de cette tribune, le comité d’organisation n’a pas seulement étouffé des discours : il a confisqué au peuple son droit sacré de célébrer l’homme qu’il avait porté au pouvoir le 9 février 2020. La cérémonie, confinée dans l’enceinte du stade du Cenajes, loin de la ferveur des quartiers, a scellé le sentiment d’un rendez-vous manqué avec l’histoire locale.
À cette tribune désertée de la place des fêtes, on aurait aimé entendre, non pas les « grands », mais les invisibles, les « souffre-douleur » du quotidien : bayam-sellam, artisans, vendeurs ambulants, pousseurs, transporteurs, fripiers et petits agents de bureau. Tous ces citoyens qui constituent le poumon de la cité. Parmi eux, Alex, un habitant qui s’est confié à notre rédaction, résume ce vide avec une pudeur poignante : « Notre père est mort. Chaque fois que j’ai eu l’occasion de tomber sur lui, je ne suis pas rentré dormir affamé ». Une confession qui rappelle que derrière le maire, il y avait un rempart social pour les plus démunis.
La leçon de Dschang : de la haine à l’oubli
L'histoire retiendra ce signe funeste de décembre dernier, quand des agents communaux grévistes pour sept mois d’arriérés de salaire, préparaient déjà le "maïs du deuil" alors que le maire luttait encore pour sa survie devant une justice impitoyable dans le cadre de l’affaire Saptrans. Ce qui s'est passé à Dschang doit interpeller les consciences bien au-delà de la Menoua. Pleurer une personne de son vivant ou effacer ses symboles une fois la mort survenue sont les deux faces d'une même pièce : la déshumanisation d'un système qui cherche à effacer la trace de ceux qui dérangent. Mais au fait, comment un maire peut-il déranger ceux de qui il tient son écharpe ?
Le Radar de Komiaza
À l’attention des autorités de tutelle : la mort d'un élu n'est pas le moment de solder des comptes judiciaires en suspens. En privant Jacquis Kemleu des honneurs tricolores sous prétexte d'une sentence non définitive, il a été créé un précédent dangereux où la bureaucratie s'arroge le droit de juger les morts. Aux citoyens de Dschang : votre maire n'avait peut-être pas son écharpe sur son cercueil, mais il l'avait dans ses combats. Plus jamais l'amnésie protocolaire effacera l'exigence de dignité que réclame votre ville.
Ne l’oubliez jamais, quoi que vous fassiez ou qui vous arrive, « Parce que ce qui se dit ici, résonne partout ailleurs dans le monde. »
Par Augustin Roger Momokana







