Le groupement Fokoué est en émoi. Le 21 mars prochain, le village Touffam rendra un ultime hommage à son guide spirituel, Sa Majesté Tessa Kueffouet Jean, rappelé à Dieu le 23 janvier dernier à l’âge vénérable de 98 ans. Au-delà des pleurs, l’enjeu de ces obsèques réside dans l’« arrestation » du nouveau chef, une cérémonie placée sous l’œil vigilant, et parfois discuté, de l’autorité administrative.
Les idées forces de cette transition coutumière :
- L’adieu au doyen : S.M. Tessa Kueffouet Jean s'éteint après près d'un siècle de vie, laissant derrière lui l'image d'un garant de l'ordre coutumier et un Officier du Mérite Agricole.
- L’administration au cœur du sacré : Un programme officiel où le Sous-préfet semble passer du statut de « constatateur » à celui d'acteur central de la présentation du nouveau chef à la population.
- Le débat juridique : Entre le décret de 1977 et les réalités du terrain, la frontière entre désignation coutumière par les notables et homologation administrative devient de plus en plus poreuse.
- Un « Laakam » express : Le rituel d’initiation du nouveau souverain ne durera qu’une semaine, avec une sortie prévue le 28 mars 2026.
L’Héritage d’un siècle : Un gardien de la terre et des rites
Homme de culture et de conviction, Sa Majesté Tessa Kueffouet Jean a incarné pendant des décennies la figure centrale de l’ordre coutumier à Touffam. Son parcours, qualifié d’« Héritage d’un Siècle », témoigne d'un attachement profond à la terre. Ses distinctions nationales, notamment celles de Chevalier et Officier du Mérite Agricole, soulignent l'engagement d'un chef qui a su concilier les exigences de l'État et la rigueur des traditions ancestrales.
La transition : Entre rites séculaires et présence administrative
Les obsèques du patriarche ouvrent la voie à l’acte crucial de la succession : l’« arrestation » du nouveau chef. Ce rituel, bien que profondément traditionnel, interroge ici par la place prépondérante accordée à l’autorité administrative. Le programme officiel prévoit en effet une chorégraphie institutionnelle millimétrée : après le conclave familial, le nouveau chef est présenté à Madame le Sous-préfet de Fokoué par le Chef Supérieur, avant que celle-ci ne le « présente » à son tour à la population. Cette immixtion de l'administration dans le sacré alimente le débat sur l'application du Décret n°77/245 du 15 juillet 1977. Si la loi dispose que le préfet ou le sous-préfet « constate » et « installe », la légitimité profonde du souverain repose exclusivement sur les « notabilités coutumières compétentes » et le testament du défunt.
L’ombre de l’administration sur le trône : Entre « constatation » et ingérence
Cette omniprésence de l’autorité administrative à Touffam n’est pas un fait isolé, mais s’inscrit dans une dynamique de tension croissante entre le Droit et le Sacré dans la Menoua. On se souvient qu'à Fotetsa, le préfet Itoe Peter Mbongo, face aux contestations lors de l'arrestation du prince Atemkeng, avait sagement rappelé : « Nous ne désignons pas les chefs, nous sommes là pour constater ». À l’inverse, le traumatisme de Galim reste vif : l’immixtion des élites politiques lors des obsèques de Sa Majesté Tchuetchue Mbokouoko avait provoqué l'ire des ancêtres, marquée par des vents violents dévastant le site des cérémonies. Si à Nkah, la population avait concédé au sous-préfet le rôle de présenter le prince pour apaiser une succession explosive, le cas de Touffam interroge : s'agit-il d'une assistance républicaine ou d'une dérive autoritaire qui confine les notabilités coutumières à un rôle de simples observateurs de leur propre patrimoine ?
Le calendrier du renouveau
Le deuil s'ouvrira officiellement le mercredi 18 mars. Le samedi 21 mars sera le point d'orgue avec la constatation de la vacance, le conclave secret et l'arrestation du nouveau Fo Touffam. Après une semaine d'initiation intense au Laakam, le nouveau chef sera présenté au monde le mercredi 28 mars lors d'une cérémonie d'allégeance qui marquera le début d'une nouvelle ère.
Programme synthétique des obsèques et de la succession
Samedi 21 mars 2026 : Le jour de l'Arrestation
- 07h00 – 09h30 : Lamentations et arrivée de Sa Majesté le Chef Supérieur des Fokoué.
- 10h00 : Arrivée de Madame le Sous-préfet et constatation de la vacance du trône.
- 10h15 : Conclave sacré entre le Chef Supérieur et la famille.
- 10h40 : Arrestation du nouveau chef ; remise de celui-ci à Madame le Sous-préfet par le Chef Supérieur.
- 11h00 : Remise du nouveau Chef aux notables pour l’initiation au Laakam.
- 13h00 : Début du veuvage.
Mercredi 28 mars 2026 : La Renaissance
- 10h50 : Sortie du Laakam du nouveau Chef.
- 11h15 : Chants de bénédiction par les Magni.
- 11h25 : Discours d’orientation du nouveau Chef et allocution d’installation de Madame le Sous-préfet.
- 11h45 : Phase d’allégeances au nouveau souverain du village Touffam.
Le Radar Komiaza
La rédaction de Komiaza adresse ses condoléances à la communauté Touffam. Nous suivrons avec une attention particulière cette passation de pouvoir, en espérant que le rite ancestral saura conserver sa force face aux exigences administratives. Que le futur Fô Touffam marche dans les pas de sagesse de son illustre prédécesseur.
Par Augustin Roger MOMOKANA








