Darchari Mikidache:« Diaspora africaine: où passent réellement les milliards envoyés chaque année?»

Darchari Mikidache:« Diaspora africaine: où passent réellement les milliards envoyés chaque année?»

Chaque année, la diaspora africaine envoie des milliards vers le continent. Depuis Paris, Marseille, Bruxelles, Londres, Montréal, New York, Dubaï, Mayotte ou l’océan Indien, des millions d’Africains travaillent, économisent, se privent parfois, puis envoient une partie de leurs revenus au pays.

Selon la Banque mondiale, les transferts des migrants vers les pays à revenu faible et intermédiaire devaient atteindre environ 685 milliards de dollars en 2024. Pour l’Afrique subsaharienne, les transferts officiellement enregistrés atteignaient environ 54 milliards de dollars en 2023. D’autres estimations élargies à l’ensemble du continent africain évoquent plus de 120 milliards de dollars de transferts en 2025.

Ces chiffres sont considérables. Mais une question demeure : Où passe réellement cet argent ? Et surtout : pourquoi ces milliards soulagent-ils autant les familles, sans transformer suffisamment les économies africaines ?

1. L’ARGENT DE LA DIASPORA SERT D’ABORD À TENIR DEBOUT

Il faut le dire clairement : l’argent de la diaspora ne disparaît pas. Il paie le riz, le loyer, les médicaments, les frais scolaires, les transports, les factures, les réparations, les dettes, les imprévus.

Dans beaucoup de familles, sans la diaspora, le mois ne tient pas. Avant de devenir un investissement, cet argent devient d’abord une respiration : Il nourrit, il soigne, il scolarise, il protège, il évite parfois l’effondrement familial.

2. UNE RÉPARTITION SOUVENT DÉSÉQUILIBRÉE

Dans beaucoup de familles africaines, la répartition des transferts peut être estimée de manière indicative ainsi :

  • 40 à 60 % : alimentation, loyer, factures, transport, dépenses courantes.
  • 15 à 25 % : santé, médicaments, hospitalisation, frais scolaires.
  • 10 à 20 % : urgences familiales, décès, cérémonies, entraide sociale.
  • 5 à 15 % : construction, terrain, rénovation de maison.

Autour de 10 % seulement : épargne, entreprise, agriculture, commerce structuré ou investissement productif durable.

Ces chiffres varient selon les pays, les familles et les périodes. Mais ils montrent une réalité essentielle : en Afrique, une grande partie de l’argent envoyé sert d’abord à survivre, et une part encore trop faible devient du capital productif.

3. LE GRAND ÉCART AVEC L’INDE ET CERTAINS PAYS D’ASIE

En Afrique, la part réellement orientée vers l’investissement productif reste souvent faible, autour de 10 % dans beaucoup de situations familiales.

En Inde et dans certains pays d’Asie, cette part peut monter davantage, souvent entre 20 et 30 %, grâce à plusieurs facteurs : meilleure bancarisation, instruments financiers plus développés, forte culture de l’épargne, dispositifs d’investissement plus crédibles, immobilier mieux encadré, entreprises familiales plus structurées et confiance plus forte dans certains circuits économiques.

La différence n’est donc pas seulement culturelle. Elle est aussi institutionnelle, bancaire, juridique et économique. Quand le cadre est fiable, l’argent devient investissement. Quand le cadre est fragile, l’argent reste secours familial.

4. LA DIASPORA REMPLACE SOUVENT L’ÉTAT ABSENT

 Quand l’hôpital est trop cher, la diaspora paie.

Quand l’école publique est insuffisante, la diaspora paie.

Quand un parent tombe malade, la diaspora paie.

Quand un jeune est sans emploi, la diaspora aide.

Quand il n’y a pas d’assurance sociale, la diaspora devient l’assurance familiale.

C’est une vérité dure mais réelle : dans beaucoup de pays africains, la diaspora joue le rôle d’un État social parallèle.

Elle finance ce que les politiques publiques ne couvrent pas suffisamment.

5. LA PRESSION SOCIALE ABSORBE UNE PART IMPORTANTE

Dans beaucoup de familles africaines, celui qui vit à l’étranger est souvent perçu comme celui qui “a réussi”.

On lui demande beaucoup. Parfois trop. Il doit aider les parents, les frères, les sœurs, les cousins, les cérémonies, les funérailles, les mariages, les projets, les urgences.

Refuser devient difficile. Dire “je ne peux pas” devient presque une faute morale.

Résultat : une partie importante de l’argent de la diaspora sert à maintenir le lien familial, le respect social et la place dans la communauté.

Ce n’est pas seulement économique. C’est aussi culturel.

6. LE FONCIER ET LA MAISON RASSURENT, MAIS NE SUFFISENT PAS

Beaucoup de membres de la diaspora investissent dans la terre ou la maison. C’est compréhensible. Une maison rassure. Elle protège. Elle donne une preuve visible de l’effort accompli. Elle permet de dire : “Je n’ai pas travaillé pour rien.”

Mais une maison familiale ne crée pas toujours des revenus. Elle peut protéger une famille, mais elle ne crée pas forcément des emplois. Elle peut être utile, mais elle ne remplace pas une entreprise, une ferme productive, une usine, une école, une clinique ou un projet générateur de revenus.

7. LE MANQUE DE CONFIANCE FREINE L’INVESTISSEMENT

Pourquoi la diaspora n’investit-elle pas davantage ?

  • Parce qu’elle a souvent peur.
  • Peur que l’argent soit détourné.
  • Peur que le projet soit mal géré.
  • Peur des conflits familiaux.
  • Peur de l’insécurité foncière.
  • Peur de l’administration.
  • Peur de la corruption.
  • Peur de ne jamais récupérer son investissement.

On ne mobilise pas durablement l’argent de la diaspora avec des discours. On le mobilise avec la confiance, la transparence, le droit, la sécurité et des résultats visibles.

8. LE PROBLÈME CENTRAL : L’ARGENT CIRCULE, MAIS DEVIENT TROP PEU DU CAPITAL

La diaspora envoie, les familles consomment, les urgences absorbent, les cérémonies coûtent cher, les projets productifs restent minoritaires, les banques captent peu, les États organisent mal.

Les entreprises structurées bénéficient peu de cette énergie financière. Résultat : beaucoup d’argent circule, mais trop peu devient capital productif.

C’est là le cœur du problème. L’argent de la diaspora ne disparaît pas, il transforme trop peu l’économie.

9. LES PROPOSITIONS CEEC : PASSER DU SECOURS À LA PUISSANCE PRODUCTIVE

La diaspora ne doit pas arrêter d’aider les familles. Ce serait injuste et irréaliste. Mais il faut créer un deuxième étage : celui de l’investissement organisé. Le CEEC propose plusieurs pistes concrètes :

  • Créer des fonds d’investissement diaspora transparents, contrôlés et audités.
  • Mettre en place des obligations diaspora pour financer des projets publics utiles : eau, énergie, routes, écoles, santé, numérique.
  • Développer des coopératives d’investissement par ville, village, région ou secteur économique.
  • Orienter une partie des transferts vers l’agriculture productive, la transformation locale, l’énergie solaire, le logement locatif, les PME et les services essentiels.
  • Créer des plateformes numériques permettant de suivre l’utilisation des fonds envoyés.
  • Sécuriser le foncier et protéger juridiquement les investisseurs de la diaspora.
  • Réduire les frais de transfert, encore trop élevés dans plusieurs corridors africains.
  • Bancariser davantage les familles bénéficiaires pour transformer une partie des transferts en épargne et crédit.
  • Former les porteurs de projets locaux à la gestion, à la comptabilité et au suivi.
  • Mettre en place des mécanismes indépendants de contrôle, pour éviter les détournements et restaurer la confiance.

10. L’OBJECTIF : PASSER DE 10 % À 25 % D’INVESTISSEMENT PRODUCTIF

Le véritable objectif stratégique devrait être clair : Faire passer progressivement la part des transferts orientée vers l’investissement productif d’environ 10 % à 20 %, puis 25 %. Cela changerait tout.

Sur 100 milliards de dollars envoyés, 10 % représentent 10 milliards investis. Mais 25 % représenteraient 25 milliards investis.

La différence est énorme. Avec 15 milliards de dollars supplémentaires orientés vers des projets productifs, on pourrait financer des milliers de PME, des exploitations agricoles modernes, des unités de transformation, des écoles, des cliniques, des logements locatifs, des projets énergétiques et des emplois durables.

La diaspora africaine n’est donc pas seulement une source d’aide familiale. Elle peut devenir une force de financement du développement.

11. MAIS POUR CELA, IL FAUT CHANGER DE MÉTHODE

Il faut moins de promesses et plus d’organisation. Moins d’improvisation et plus de transparence. Moins de dépendance familiale et plus de projets collectifs. Moins de discours politiques et plus de garanties concrètes. Moins de transferts subis et plus de transferts stratégiques.

La diaspora ne manque pas d’amour pour l’Afrique. Elle manque souvent de cadres fiables pour investir sans se faire piéger.

À RETENIR

Les milliards de la diaspora africaine ne disparaissent pas :

  • Ils nourrissent.
  • Ils soignent.
  • Ils scolarisent.
  • Ils logent.
  • Ils protègent.
  • Ils sauvent des familles.

Mais ils transforment encore trop peu les économies africaines. Le vrai défi n’est donc pas seulement d’envoyer plus. Le vrai défi est d’envoyer mieux.

  • Mieux organiser.
  • Mieux investir.
  • Mieux contrôler.
  • Mieux sécuriser.
  • Mieux transformer.

Car une diaspora organisée peut faire plus qu’aider.

  • Elle peut bâtir.
  • Elle peut investir.
  • Elle peut peser.

Elle peut devenir l’un des plus grands moteurs du développement africain. La question centrale est donc simple : Comment passer d’une diaspora qui sauve les familles à une diaspora qui transforme aussi les économies ?

QUESTION AU LECTEUR :

Selon vous, pourquoi l’argent de la diaspora transforme-t-il encore trop peu les économies africaines ? Est-ce d’abord un problème de confiance, de mauvaise gestion, de pression familiale, de faiblesse des États, de manque de projets sérieux ou d’absence de cadres d’investissement fiables ?

Par Darchari MIKIDACHE

À propos de l'auteur

Darchari Mikidache est économiste-fiscaliste et Président du think-tank Cercle des Économistes et des Experts Comoriens (CEEC). Il dirige également l'ONG USHABABI WA MESO INTERNATIONAL (Jeunesse et Avenir). Reconnu à l'échelle internationale pour ses chroniques sur le développement de l'Afrique, le leadership et la motivation, il figure depuis 2016 parmi les personnalités influentes du Gotha Noir d'Europe.

Pour découvrir son Site son officiel : www.darcharimikidache.com   

Sources indicatives : Banque mondiale, Migration and Development Brief, RemitSCOPE/IFAD.