La crise économique des années 1980 n'a pas seulement fait chuter le prix du café ; elle a profondément désorienté le logiciel agricole de la région de l’Ouest. Face à l'effondrement historique des cours mondiaux, les planteurs ont massivement détruit leurs vergers de caféiers pour se ruer vers les cultures maraîchères saisonnières, jugées plus rentables à court terme. Cette mutation radicale, débattue avec passion au sein du forum de réflexion REDEO, pose une question cruciale pour l’avenir économique de la région : « peut-on redévelopper la culture du café à l’Ouest, et comment le faire en évitant d’activer les pièges du passé ? »
L'illusion des gains immédiats et les chiffres d'une agonie industrielle
Le choix des producteurs de tourner le dos au café repose sur une rationalité économique implacable à court terme. Alors que la culture de rente condamne le planteur à ne récolter le fruit de son labeur qu'une seule fois par an — pour un gain estimé à peine à 75 000 FCFA pour deux ou trois sacs —, le maraîchage (tomates, choux, pommes de terre, légumes) offre des revenus bimestriels ou trimestriels. Engranger 60 000 FCFA de bénéfice net au bout de seulement deux mois d'exploitation rend le calcul vite fait pour un paysan étranglé par les nécessités du quotidien.
Cependant, cette transition hâtive a provoqué un désastre industriel brut. Les statistiques officielles de l’Office National du Cacao et du Café (ONCC) illustrent une léthargie profonde : après s'est effondrée de 24 % lors de la saison 2023-2024 (tombant à un plancher de 10 562 tonnes), la production nationale totale de café n'a péniblement remonté la pente qu'à 11 637 tonnes au terme de la campagne 2024-2025. À l'échelle de la région de l'Ouest, le constat est alarmant : la production locale s'est stabilisée autour de 5 000 tonnes par an, scellant l'agonie des structures historiques de l'UCCAO (Union des Coopératives de Café de l'Ouest). Des fleurons de l'encadrement rural tels que la CAPLAME, la CAPLANOUN ou la CAPLABAM ont pratiquement fermé leurs portes.
En contrepartie, l'Ouest est devenu le premier potager du Cameroun, portant à lui seul plus de 217 900 tonnes de tomates par an (soit environ 40 % de la production nationale) devant les bassins du Centre et du Nord. Les pommes de terre et autres légumes ont suivi la même trajectoire exponentielle. Mais pour stabiliser ces cultures de contre-saison hautement périssables, les agriculteurs sont tombés dans le piège de l’utilisation à outrance d’engrais chimiques, de fongicides et de pesticides. Cette pratique infiltre et dégrade durablement les sols, devenant une préoccupation sanitaire majeure.
Le désastre écologique invisible : Le sacrifice des raphiales et du bambou
Cette ruée vers l'or rouge et les légumes de contre-saison s'est faite sans aucun calcul à long terme, et les producteurs se heurtent aujourd'hui à des impasses écologiques et économiques majeures. Pour installer les parcelles maraîchères irriguées et obtenir de l'eau en saison sèche, les agriculteurs ont massivement détruit, drainé et défriché les raphiales (les forêts de raphia) qui tapissent les bas-fonds de la région.
Le coût de ce sacrifice environnemental est lourd pour la culture et l'économie locale :
- L'explosion du prix du vin de raphia : En rasant le Raphia vinifera, les paysans ont tari la source du précieux breuvage traditionnel. Devenu rare et précieux, le litre de vin de raphia subit une flambée inflationniste qui pénalise les cérémonies coutumières.
- La disparition du bambou d'emballage : C'est le retour de bâton le plus direct de cette politique de la terre brûlée. Les tiges de raphia (communément appelées bambous) servaient historiquement à fabriquer les traditionnels cageots et emballages naturels pour transporter les tomates et les légumes vers les marchés métropolitains de Douala et Yaoundé. En détruisant sauvagement ces écosystèmes, les producteurs font face à une pénurie critique. On ne trouve plus de bambous locaux pour le conditionnement, forçant l'achat d'emballages industriels coûteux ou l'accélération d'initiatives d'urgence comme celle de Bangangté qui a dû classer le raphia en espèce protégée pour stopper l'hémorragie.
Le mirage du cacao brut et le défi de la transformation locale
La situation des cultures de rente à l'Ouest est d'autant plus paradoxale que le secteur du cacao, bien que minoritaire par rapport au Centre ou au Sud, subit lui aussi des soubresauts macroéconomiques violents. À l'échelle nationale, après un sommet historique de 309 518 tonnes en 2024-2025, la production commercialisée de fèves de cacao a enregistré un effondrement brutal de 19,9 % lors de la campagne 2025-2026, retombant à 247 914 tonnes.
Le problème fondamental reste inchangé : ces spéculations ne sont pas consommées localement et partent brutes vers l'exportation. Le Cameroun regarde les devises s'envoler pour réimporter des produits transformés. Les exportations de cacao et de ses dérivés génèrent d'immenses ressources, mais cet argent est immédiatement réinjecté à l'extérieur pour importer du riz, du poisson ou des farines industrielles que la plaine de Mbo ou les terres de l'Ouest pourraient produire sur place. L'ambition légitime de l'État et des investisseurs doit être de parvenir à la labellisation de chocolats et de cafés sous des labels d'Indication Géographique Protégée (IGP) et d'Appellation d'Origine Protégée (AOP) pour capter la vraie valeur ajoutée.
Le protocole de la diversification : Sécuriser l'avenir paysan
La solution ne réside pas dans le remplacement aveugle d'une culture par une autre, mais dans la mise en place d'une politique de diversification intelligente. L'erreur historique des planteurs a été de raser les vergers de caféiers et de détruire les bas-fonds sacrés pour y mettre des tomates, au lieu de compartimenter l'espace.
Le journalisme de solution préconise l'adoption d'un modèle de sécurisation en trois piliers pour chaque exploitation agricole :
1. Les cultures vivrières : Elles garantissent la subsistance immédiate de la famille et la sécurité alimentaire de la concession.
2. Les cultures maraîchères raisonnées : Elles entretiennent la trésorerie courante (gains bimestriels), mais doivent être cantonnées à des parcelles dédiées, hors des zones humides protégées, en réduisant l'usage d'intrants chimiques.
3. Les cultures de rente (Le Café) : Elles constituent l'épargne structurelle à long terme. Le fruit de la vente annuelle du café doit être sanctuarisé pour financer les grands projets (scolarisation, investissements immobiliers).
Le café et la préservation des raphiales demeurent des opportunités exceptionnelles pour le développement durable de la région de l'Ouest. En structurant une véritable chaîne de valeur locale et en protégeant les barrières écologiques naturelles, l'économie rurale construira un rempart inattaquable contre les fluctuations des marchés mondiaux et les crises climatiques.
Par Augustin Roger Momokana








