Jean Paul Nanfack sur le Lac Nyos: « La vérité, on ira la chercher dans un rapport du genre Warren»

Jean Paul Nanfack sur le Lac Nyos: « La vérité, on ira la chercher dans un rapport du genre Warren»

Quarante ans après la catastrophe humanitaire et environnementale qui a endeuillé le Cameroun, les mystères entourant le lac Nyos continuent de hanter les mémoires. Jean Paul Nanfack connaît ce drame mieux que quiconque : alors en poste à Radio Bamenda (CRTV), il fut le tout premier reporter à fouler le sol de la zone sinistrée. Dans cet entretien exclusif, le journaliste émérite livre une analyse sans concession et soutient que seule une investigation historique d'envergure permettra enfin de faire éclater toute la vérité : « La vérité, on ira la chercher dans un document du genre Rapport Warren sur l’assassinat de John Kennedy», déclare-t-il.

Vous êtes le tout premier reporter de la catastrophe du Lac Nyos. Quel souvenir précis, 40 ans après, cette tragédie vous renvoie-t-elle immédiatement ?

Ce fut d’abord une sorte d’indifférence au sein de la population. A l’époque il n’y avait pas l’accès aux moyens de communication actuels dont les réseaux sociaux. Ce qui fait qu’on n’était pas immédiatement au courant de ce qui se passait en dehors du communiqué radio du gouverneur Wilson Mboe Ntuba (de regretté mémoire) du 22 Aout 2006.   

Est-ce que le reporter ressent le lourd poids d'être celui-là qui va envoyer au monde la toute première information d'une catastrophe aussi meurtrière ? Comment gère-t-on ses propres émotions dans un tel instant ?

Je suis en effet, très fier aujourd’hui. Et mon humilité est restée intacte. A  l’époque ce ne fut pas un exploit pour moi, je ne m’en étais jamais vanté d’avoir fait cette grande mission qui n’était même pas payée. Sans Ordre de mission signée.  

Toujours présent  au service,  j’étais le seul  disponible à faire le déplacement par Hélicoptère avec à bord un certain capitaine Ivo Desancio Yenwo, actuel   Directeur de la sécurité présidentielle.    

Sans fausse modestie, je puis vous dire que peut-être ce jour je vois cela grand, mais pour moi c’est la même humilité qui m’anime.

Qui sont les premières personnes que vous avez eues à interviewer sur le terrain, et dans quel état d’esprit les avez- vous trouvées ?

D’abord les autorités dont le préfet Fai Yengo qui était vraiment abattu. Le sens de la responsabilité qui l’animait avec ce qui venait de s’abattre sur ses administrés. En suite quelques rescapés de Nyos qui avaient de la peine  à dire des mots qu’il fallait traduire. Ils s’exprimaient en pidgin ou même langue locale ou haoussa.

Selon diverses sources, des touristes américains avaient séjourné sur ce site une semaine plus tôt. Selon eux, le lac « est potentiellement dangereux », rapportait une source citant le Visiting Book (le registre des visiteurs). Cette observation textuelle a-t-elle fait l’objet d’une attention particulière de la part des enquêteurs à l'époque ?

Non  pas à Nyos. Le Visiting Book (le registre des visiteurs) concernait le Lac Wum qui se trouve juste derrière la résidence du Préfet, au sommet de la ville. Je dois dire en  passant qu’il s’agit d’un site pittoresque.

Je ne sais comment et où les enquêtes ont été menées sur cette affaire. On se souvient néanmoins qu’à l’époque, interrogé par la presse pour savoir ce que les autorités avaient fait par anticipation par cette déclaration consignée dans le visiting book, André Marie Ndongo alors premier adjoint Préfectoral de Wum déclara : «on ne pouvait pas se fonder sur les déclarations des touristes pour ameuter la population ».   

Avec le recul, quel bilan global (humain, environnemental, animal et économique) dressez-vous aujourd'hui de cette catastrophe ?

Des villages entiers ravagés. L’environnement n’a rien subi. Des petites communautés se reconstruites tout autour avec la reprise des activités : le programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) a retenu Nyos dans le cadre d’un projet de Stratégie de Lutte contre la Pauvreté au Cameroun (2008 -2012). Je fus encore témoin de revenir à Nyos en 2016 réaliser une enquête sur l’impact du projet auprès de populations, cette fois comme chef de Mission du cabinet  international qui avait été retenu pour cette prestation : les résultats de la Mission sont au PNUD.

Qu’est-ce que le Lac Nyos, scientifiquement et géographiquement, pour celui qui ne connaît ce lieu que de nom ?

Scientifiquement, Nyos c’est aujourd’hui un lac calme avec cependant des grandes installations techniques autour et des pilonnes avec antennes installées pour la surveillance.

Géographiquement, Nyos c’est un très beau site naturel avec des montagnes et des pâturages à perte de vue.

Avez-vous le sentiment que les stars de la télévision vous ont effacé, votre nom est rarement cité lors des commémorations officielles ?

Dans la leur tête et celle de ceux qui ont suivi leurs émissions. La réalité et les faits sont têtus. Mes ancêtres et Dieu savent que mon nom reste et restera toujours. Qui eut imaginé que 30 ans après je serai encore à Nyos cette fois comme consultant international recruté par le PNUD à travers un cabinet pour évaluer la reconstruction de la localité par un projet national de stratégie de lutte contre la pauvreté? Les Medias et leurs stars le  savent même ? Est-ce que mon nom est alors effacé ?

S’il vous était donné aujourd'hui de révéler un fait, une anecdote ou une vérité que vous n’avez jamais dite au sujet de la catastrophe de Nyos, quelle serait-elle ?

Vous voulez un fait et anecdote ! Parmi les victimes, un couple a été surpris par la mort alors qu’il  était dans les ébats intimes. L’homme et la femme ont été retrouvés accouplés.

Quant à la vérité, on ira  la chercher dans un document genre Rapport Warren sur l’assassinat de John Kennedy.  

Si vous deviez faire une proposition concrète à l’État du Cameroun concernant la gestion du site de Nyos et le sort des populations déplacées, quelle serait-elle ?

Exploiter le rapport de la stratégie de lutte contre la pauvreté au Cameroun (2008-2012) dont copie est au MINEPAT.

Au-delà du drame de Nyos, qui est fondamentalement Jean Paul Nanfack ?

Je suis un fils du groupement Fossong Ellelem dans le département de la Menoua.

Nous vous demandons de dresser votre bilan en tant que journaliste. Vous avez couvert plusieurs événements de gros calibre, vous avez créé et porté le magazine Djabama, vous avez marqué le paysage médiatique camerounais. Vous êtes aujourd’hui homme politique. Quel regard jetez-vous sur l'ensemble de votre parcours ?

Un regard inspirant pour avoir touché tout dans la communication: animation radio, reportage radio et TV, Correspondant de presse, Editeur, Directeur de publication, Publicitaire et Promoteur des agences de publicités agrées ; et aujourd’hui praticien et enseignant associé de Marketing territorial.   

Mais aussi un parcours politique classique : élu local avec à la clé deux mandats d’adjoint au Maire de la commune de Fongo-Tongo et bientôt deux mandats de conseiller Régional de l’Ouest.

Résumons les deux parcours par une déclaration faite à mes camarades de la première promotion des publicitaires à l’ESSTIC en 1996, Lors d’un devoir de publicité, j’obtins 19/20. Notre professeur, M. Patrice Bianda, fit des photocopies du devoir, partagea et à mes camarades leur demandant de m’évaluer à. Junior Nkada, aujourd’hui haut responsable marketing dans une Multinationale de transport maritime, dit ceci : « Le devoir de M. Nanfack mérite 20/20. » Toute la classe valida par des acclamations. Le professeur se retourna vers moi pour demander mes impressions et je répondis ainsi: « Merci pour la reconnaissance de ce devoir, mais je puis vous dire que je ne suis qu’à 30% de mes capacités ». Tout humblement.  

Je vous remercie pour cette immersion profonde dans la mémoire de l’une des douleurs les plus vives du Cameroun.

Je vous en prie, Monsieur Momokana Augustin Roger. Je salue la qualité et le professionnalisme dont vous faites preuve dans votre travail de journaliste.

Propos recueillis par Augustin Roger Momokana