Crise foncière à Baleveng: L’homme d’affaires Manfouo David au cœur des conflits familiaux à Tchuèza

Crise foncière à Baleveng: L’homme d’affaires Manfouo David au cœur des conflits familiaux à Tchuèza

Le congrès annuel du quartier Tchuèza (Baleveng) a viré à la révolte contre la spoliation foncière orchestrée par l’Honorable Manfouo David. Le député des Bamboutos y multiplie les achats clandestins de terres frontalières pour y lancer une culture industrielle d'avocatiers et un projet touristique au niveau des chutes de Mbembia. Derrière ce grignotage territorial se cachent de vieilles ambitions féodales déjà réprimées en haut lieu par la Présidence de la République. Une enquête exclusive décryptée par la rubrique Le radar de Komiaza.

Le congrès annuel du quartier Tchuèza, tenu du 12 au 15 août 2026 dans le groupement Baleveng, s'est mué en un tribunal populaire contre la spoliation foncière. L'Honorable Manfouo David, député et homme d'affaires originaire du groupement voisin de Bangang (département des Bamboutos), est accusé par les populations d’acquérir massivement et en catimini des terres frontalières hautement stratégiques. Ces transactions secrètes menacent l'équilibre des familles et ravivent de vieux conflits territoriaux.

Des ventes clandestines au mépris de la charte locale

Tchuèza occupe une position géographique sensible : il constitue la frontière nord-est entre l’arrondissement de Nkong-Ni (Menoua) et le département des Bamboutos. Depuis deux ans, la multiplication de ventes de parcelles familiales sème la discorde entre les enfants. Les successeurs cèdent le patrimoine en catimini, sans concertation avec les riverains et à l'insu du chef de quartier.

Pourtant, une Charte locale a été adoptée le 19 août 2019 par le comité de développement et le conseil de quartier pour réguler la gestion des terres. Le point 6 de ce document stipule expressément que « toute transaction immobilière dans le quartier Tchuèza doit obtenir l’aval du chef du quartier » afin de juguler le trafic des biens domaniaux.

L’affaire a pris une tournure officielle lorsque le chef de quartier, Moka Teinsa Gabriel, a saisi Sa Majesté Gaston Guemegni, Chef Supérieur Baleveng. Il relayait notamment la plainte des fils du défunt patriarche Nwemba Namekong Constant, révoltés par un successeur ayant bradé une parcelle initialement réservée aux veuves pour leur subsistance agricole. Aussi, lors des obsèques du patriarche Joseph Nguimatio, le Chef Supérieur Baleveng va vertement tancer, en présence de ses homologues de Balessing et Bamendou, ceux qui « vendent les limites du groupement », leur intimant l’ordre d’annuler ces transactions.

Une terre de sang sacralisée par l'histoire et les traités administratifs

Pour les anciens de Tchuèza, ces terres ont une valeur mémorielle qui interdit toute aliénation. Lors du congrès, l'histoire de cette ligne de front a été revisitée. Ce territoire a été conquis de haute lutte lors des guerres d'expansion qui ont opposé les groupements Baleveng et Bangang. Sous l'impulsion de Fô Titio en 1953, les combattants Baleveng avaient repoussé l'adversaire jusqu'à la rive du cours d'eau Mbembia. C'est ce cours d'eau que l'administration coloniale a choisi comme frontière interdépartementale.

Le témoignage vibrant de Joseph Nguimatio, un fils du quartier, illustre cette sacralité : « Au cours de cette énième guerre, Trahisep a perdu une jambe, Che Jiatsa a été tué, Mo’o Mozap a fait de la prison à Dschang. Le terrain que certains rétrocèdent aujourd’hui aux Bangang est un terrain qu'on ne peut pas vendre ! Mo’o Moni a vendu son champ, Constant l'a fait, Boniface et Tanwo aussi, maintenant c'est Foyacob ! Qu’est-ce qui ne va pas ? Vous simplifiez les choses ? Non ! »

Historiquement, Moka Woumfo (1920-1943), Chef du quartier Tchuèza, et Fo Jiokeng avaient positionné des guerriers-sentinelles (Tègni Pouaman et Manpla) à Zemto pour sécuriser les frontières. Les archives administratives confirment cette délimitation. Un procès-verbal d'arbitrage signé par le Chef de la Subdivision de Dschang, le nommé Mouterde, s'appuie sur le tracé frontalier fixé par l'administration britannique le 28 décembre 1918. Ce texte officiel, validé à l'époque par les chefs Effenzi de Bangang et Titio de Baleveng, confirme que la frontière suit une ligne Nord-Sud matérialisée par une borne et le cours d'eau situé au pied des hauteurs dominant les « Bangang Farm ».

Le radar de Komiaza : L'agrobusiness colonial face au rappel à l'ordre d'États

Le radar de Komiaza pose un regard d'une extrême gravité sur la crise de Tchuèza. Ce qui s'y joue dépasse le simple litige de voisinage. Selon un paysan rencontré sur le site, les terres acquises par l'homme d'affaires serviront d'ici peu à la culture intensive des avocatiers, justifiant le défrichage brutal actuellement en cours. Mais l'enjeu est encore plus profond. D'autres sources concordantes soutiennent que le député envisage d'y ériger un complexe touristique en aval des célèbres chutes de Mbembia. Un troisième groupe est convaincu que, à terme, l’homme finira par solliciter l’érection d'une nouvelle chefferie traditionnelle sur cette bande de terre déjà sur près d’un kilomètre.

L'ambition politique de l'homme d'affaires n'a pas de limite. Il a déjà tenté par le passé de se faire indûment introniser chef de village, avant d'être stoppé net et mis en garde par la Présidence de la République elle-même, en réponse à une plainte officielle du Chef Supérieur Bangang. Chassé par la grande porte de la légalité républicaine et coutumière dans les Bamboutos, le député tente-t-il de rentrer par la fenêtre des ventes clandestines dans la Menoua ?

Qu'un parlementaire, l’Honorable Manfouo David, profite de la détresse financière de certains successeurs pour grignoter la frontière historique de Baleveng est une faute morale lourde. Le paradoxe atteint son paroxysme quand on sait que le chef de quartier, Moka Teinsa Gabriel, travaille depuis près de trente ans dans l'une des entreprises du député acquéreur. Ce conflit d'intérêts intime ligote l'autorité locale.

Le Congrès de Tchuèza a eu raison de briser le silence. Les autorités administratives doivent sortir de leur léthargie : on ne peut pas laisser le capitalisme vert et l'agrobusiness réveiller les démons des guerres tribales de 1953. L'Honorable Manfouo David doit comprendre qu'un mandat législatif impose de respecter la loi, et non d'enjamber les chartes communautaires. La terre des ancêtres ne saurait se négocier comme un verger d'avocatiers.

(Note de la rédaction : Fidèle aux principes d'équilibre et d'impartialité de l'information, nos colonnes restent grandes ouvertes à l'Honorable Manfouo David ou à ses conseils juridiques s'ils souhaitent exercer leur droit de réponse).

Par Augustin Roger MOMOKANA