Débat national : Une langue nationale pour le Cameroun : Révolution identitaire ou poudrière tribale

Débat national : Une langue nationale pour le Cameroun : Révolution identitaire ou poudrière tribale

La rédaction de Komiaza remercie chaleureusement Patrice Nganang, Dieudonné Essomba, Mansah Moussa, Andrews Aboh, Kim Jong-un et les vigies citoyennes des réseaux sociaux pour leurs précieuses contributions à ce débat public sur l’adoption d’une langue nationale officielle.

Par la rédaction de Komiaza

Modération et coordination : Augustin Roger MOMOKANA

Dschang, Août 2026

Ont contribué à ce débat national :

Le Cameroun peut-il durablement bâtir son émergence et son unité nationale en continuant de penser, d'administrer et d'éduquer ses enfants exclusivement à travers le Français et l'Anglais, les deux langues de ses anciens maîtres colonisateurs ? Pour l'écrivain et universitaire Patrice Nganang, la réponse est non. Mais plutôt que de s'enfermer dans le modèle utopique d'une langue unique, il jette un pavé dans la mare en proposant l'adoption de quatre langues nationales officielles : le Fulfulde, le Duala, l'Ewondo et le Medumba. Cette déclaration choc, qui bouscule le statu quo constitutionnel, a immédiatement déclenché un débat enflammé parmi les intellectuels, les politiques et les citoyens. Komiaza passe au scanner les enjeux politiques, techniques, géopolitiques, financiers et pédagogiques d'une réforme qui touche à la fibre la plus sensible du pays. Enquête.

La proposition de Patrice Nganang repose sur une cartographie géopolitique visant à équilibrer les grands foyers sociolinguistiques du Cameroun. Le projet veut s'appuyer sur des langues dont la portée dépasse déjà les frontières d'un seul groupe ethnique. C’est le cas du Fulfulde. Comme le rappelle avec justesse Paradisier Em's, le Fulfulde ne se limite pas aux trois régions septentrionales (Nord, Extrême-Nord, Adamaoua), mais s'est imposé naturellement comme une langue véhiculaire majeure dans la région de l'Est.

De plus, Bernard Mbersia élargit la perspective en rappelant que le Fulfulde possède une envergure transnationale unique : « C'est une langue internationale déjà, parlée au Niger, au Mali et dans plusieurs pays d'Afrique de l'Ouest. Elle n'est donc pas confinée à un seul territoire comme le Wolof ou le Kinyarwanda ». Ce statut scientifique de géant démographique est d'ailleurs confirmé par Vianez Tiang, qui souligne que sur la seule base de la représentativité statistique sur le terrain, le Fulfulde prendrait naturellement le pas sur toutes les autres langues du pays si l'on s'en tenait aux chiffres.

Le flou des critères, la guerre des clochers et l'effort d'unification interne

Cependant, à peine formulée, cette charpente à quatre têtes se heurte à un défi méthodologique majeur soulevé par Marcel Efoudébé : « L'idée est recevable. Mais pourquoi 4, et pas 2, ou 3, ou un autre chiffre ? Et puis, quels sont les critères de sélection ? ». Cette interrogation scientifique remet en cause l'arbitraire de la proposition. Sans critères de sélection objectifs, quantifiables et opposables — tels que le poids démographique réel, l'extension cartographique ou la standardisation écrite —, toute tentative de sélection centralisée réveille la guerre des clochers et les rivalités hégémoniques locales.

À l'Ouest, par exemple, le choix exclusif du Medumba (parlé dans le Ndé) suscite une vive opposition. Des citoyens comme Claude Olivier Kuate rappellent la légitimité du Ghomala' ou du Féfé'e, jugés plus faciles à diffuser, tandis que Sacré Gayeng souligne que le Ngimbo'o est déjà solidement enseigné dans les collèges des Bamboutos. Cette surenchère identitaire se déplace parfois sur le terrain de la substitution ethnique, comme l'illustre la proposition de Martin Placide Nzie Ndongo : « On remplace le Medumba par le Ngoumba ». Vouloir ainsi écarter un géant linguistique des Grassfields au profit d'une langue minoritaire du Sud ne ferait que déplacer le problème et braquer des millions de locuteurs.

Pourtant, comme le décrypte Andrews Aboh, l'ambition du professeur Patrice Nganang est parfois mal comprise : il ne s'agit pas d'imposer un dialecte figé, mais d'inciter chaque grand bloc à faire son propre travail de standardisation. Le choix du Medumba pour l'Ouest ou du Duala pour le Littoral se veut une invitation géographique. Dans cette optique, les Sawa, par exemple, sont appelés à travailler activement pour proposer une langue commune unifiée à l'image de l'effort d'harmonisation mené dans les Grassfields.

Mais le mirage de l'homogénéité fait également rage au sein des blocs que l'on croyait soudés. Face à la thèse selon laquelle l'Ewondo a déjà résolu le problème de langue véhiculaire dans le Grand-Centre, la résistance clanique se réveille. L'internaute Kim Jong-un pose une question qui résume toute la complexité des susceptibilités locales : « Donc moi Éton, je laisse ma langue pour parler Ewondo ? ». Cette simple phrase démontre que même au sein du grand ensemble Fang-Beti, imposer l'Ewondo aux Éton (notamment dans la Lekié), aux Bulu ou aux Ntumu raviverait des tensions internes insoupçonnées.

Sur le plan académique, la standardisation reste un immense chantier de discorde. Face à l'intégration des langues locales dans les lycées via l'Alphabet Général des Langues Camerounaises, Patrice Nganang tranche de manière radicale : « L'écriture phonétique-là, c'est perdre son temps. Effort inutile. » Pour l'universitaire, l'urgence est à l'efficacité numérique et à la simplification typographique sur les claviers modernes, plutôt qu'à un purisme orthographique rigide qui condamne ces langues à la marginalité.

Intégrer le NOSO : L'alternative stratégique du Lamnso’

L'objection géopolitique la plus lourde et la plus inflammable concernait jusqu'ici la place des régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest. Marie Yacinthe soulevait une question cruciale qui bousculait le projet initial : « Aucune des quatre langues proposées n'est une langue de ces deux régions. Les anglophones vont parler quel ? ». En excluant le Pidgin-English ou les langues patrimoniales du NOSO, la formule de Nganang prenait le risque de raviver le sentiment de marginalisation culturelle des Anglophones.

C'est ici qu'intervient la préconisation de Sufor Talla, qui suggère d'introduire le Lamnso’ pour représenter le grand bloc des Grassfields. Parlée couramment par le grand peuple Nso’ dans le Nord-Ouest, cette langue jouit d'une réputation historique de résistance culturelle unique : de mémoire locale, même les missionnaires européens ont été contraints de l'apprendre et de l'utiliser pour prêcher dans les villages.

Mieux encore, le Lamnso’ offre une solution à la guerre des dialectes de l'Ouest francophone grâce à la parenté linguistique des cultures des hauts-plateaux. Comme le témoigne Sufor Talla, lui-même originaire de l'Ouest : « Comme avec toutes les langues des Grassfields, chacun pourra se retrouver dans le Lamnso’ comme moi je m'y retrouve en étant Nguemba de l'ouest ». Remplacer le Medumba par le Lamnso’ permettrait ainsi de faire d’une pierre deux coups : inclure le Nord-Ouest anglophone et unifier l'Ouest francophone sous une même bannière linguistique ancestrale.

Le choc des modèles, le gouffre budgétaire et le verdict de la réalité sur le terrain

Le débat oppose fondamentalement différentes visions de l'ingénierie politique, économique et sociologique :

- Le modèle unitaire jacobin : Défendu par Mansah Moussa et L'Émir Du-sahel, ce courant affirme qu'un État a besoin d'une seule langue officielle pour cimenter son unité, à l'instar du Mandarin en Chine ou du Sango en République centrafricaine.

- Le modèle fédéraliste autonome : Porté par l'économiste Dieudonné Essomba, ce modèle propose de confier cette compétence à la souveraineté des Régions : « Chaque Région autonome choisit sa langue ou non, c'est son choix. » Yaoundé n'aurait plus à imposer un choix par décret centralisé.

- Le laboratoire du Francanglais et l'utopie de la fusion lexicale : Laurent Eboudou et Vianez Tiang suggèrent la création d'une langue de synthèse nationale inédite en empruntant méthodologiquement des mots à chaque langue ou aire culturelle régionale pour former un outil neutre et hybride. C’est ici que l’analyste Jugal Passi, appuyé par Inocent Tchenui, apporte une réponse déjà fonctionnelle : pourquoi ne pas simplement codifier notre Francanglais (ou le Pidgin-English) urbain ? Cette langue née spontanément dans la rue mélange déjà la syntaxe des langues locales et offre un outil d'intégration totalement détribalisé où la jeunesse se reconnaît naturellement.

- Le droit des Premières Nations : À cette complexité s'ajoute un impératif éthique soulevé par Ndi'ntieuh Ding'hou et MC Jesus, qui réclament la reconnaissance officielle des langues des autochtones de la forêt (Bakas, Bagyélis) : « Il faut ériger au rang de langue officielle la langue de nos premières nations, les pygmées. Ils méritent bien ça ! ».

Cependant, cette effervescence théorique se heurte au principe de réalité économique et éducative. Andrews Aboh pose la question budgétaire : « Est-ce possible pour un pays pauvre et très endetté de financer la création de 4 langues nationales officielles ? ». L'officialisation implique des investissements massifs qui entreraient en concurrence avec les urgences des infrastructures.

Sur le plan pédagogique, l'alerte de David Joce est un rappel à l'ordre face à la surcharge des programmes : déjà que certains élèves sont en difficulté avec le français et l'anglais, ajouter quatre nouvelles langues régionales saturerait le cerveau des enfants.

Plus radical encore, Julus Kambe signe un retour au réalisme macroéconomique en démontrant, par les exemples du Wolof au Sénégal ou du Lingala en RDC, qu'une langue nationale ne rend pas un pays plus performant. Pour lui, l'objectif stratégique du Cameroun doit être de parfaire le bilinguisme international actuel (Français-Anglais) pour conquérir 90 % des marchés mondiaux.

Le regard de Komiaza : Sortir du surplace politique grâce à l'arbitrage de la science

Pour Komiaza, le débat sur la langue nationale est le chantier le plus crucial de notre souveraineté culturelle au XXIe siècle. Continuer à penser, administrer et éduquer nos enfants uniquement dans les langues de nos anciens maîtres colons est un aveu d'aliénation intellectuelle. Cependant, comme le souligne Vianez Tiang, le régime actuel a perdu et tué trop de temps sur ces sujets à grand intérêt national. La place de nos coutumes et de nos langues manque cruellement dans le fonctionnement de nos institutions modernes.

Pourtant, la science et la recherche universitaire ont déjà fait leur travail. Messanga Nyamding rappelait d'ailleurs que dès les années 1990, le Pr. Maurice Kamto avait publié un ouvrage magistral théorisant la place de nos coutumes et de nos valeurs endogènes dans notre système. Le problème n'est donc pas l'absence d'études linguistiques ou anthropologiques, mais le manque de volonté politique de Yaoundé de traduire ces recherches en lois.

Le bilinguisme officiel actuel, bien que colonial, fait office de cessez-le-feu linguistique transitoire. Si les alternatives du Lamnso’, la codification du Francanglais ou la création d'un espéranto lexical emprunté à nos régions sont des pistes fascinantes, les alertes économiques et pédagogiques nous rappellent à l'ordre : la culture a un coût et une limite humaine. Surcharger les élèves alors que les outils de connectivité mondiale ne sont pas maîtrisés serait une erreur. Le défi de notre génération est d'avoir le courage politique de sortir du surplace, d'interroger nos linguistes et de planifier une transition rationnelle, inclusive et soutenable, pour décoloniser nos esprits sans nous couper du marché mondial.

Et vous, quelle est votre position ? Le Cameroun doit-il franchir le pas des langues nationales ou préserver le statu quo ? Répondez en commentaire, le débat est ouvert.

Enquête et synthèse de la rédaction de Komiaza, nourrie par le débat public des citoyens et experts camerounais sur l’adoption d’une langue nationale officielle. ©Komiaza, 2026. Tous droits réservés.