La rédaction de Komiaza remercie chaleureusement Georges Fofack et Les vigies citoyennes de « Les Ami-e-s de Dschang » pour leurs précieuses contributions à ce débat sur le mariage chez les Bamiléké.
Par la rédaction de Komiaza
Modération et coordination : Augustin Roger MOMOKANA
En pays Bamiléké, dans la région de l’Ouest Cameroun précisément, les obsèques ne sont jamais un simple fait divers administratif. Qu'il s'agisse du décès d'un chef de famille ou de celui d'une épouse, la transition vers l'au-delà devient le tribunal où s'entrechoquent les lois de la République et les lois non écrites des ancêtres. À travers l'analyse de deux drames familiaux récents, Komiaza lève le voile sur un malentendu juridique et spirituel récurrent : non, un acte de mariage civil ne suffit pas à effacer la légitimité du sang, de la descendance et des rites ancestraux. Plongée au cœur d'une crise identitaire, familiale et mystique.
L’histoire des successions à l'Ouest pose des dilemmes déchirants. Dans un premier cas d'école, un grand notable dans le département du Ndé, successeur de son père et chef d’une grande lignée, décède après avoir mené une vie conjugale fragmentée entre trois unions successives. Au moment de sa mort, sa dernière épouse, brandissant son acte de mariage civil, revendique le monopole absolu sur l'organisation des obsèques. Elle exige l'inhumation du chef traditionnel dans un cimetière public, loin de sa concession, et refuse que les anciennes épouses, pourtant mères de neuf des onze enfants du défunt, prennent la parole. Face à elle, les enfants des différents lits, désormais adultes, se dressent contre ce qu'ils qualifient de sacrilège.
À l'inverse, dans le département de la Menoua, c’est le décès d'une épouse, la regrettée X, qui a récemment créé le chaos. Bien que mariée à la mairie, le couple s'était uni sous le prétexte fallacieux de leur majorité civile, en contournant les étapes traditionnelles. Lors des obsèques, le père de la défunte a clamé n'avoir jamais été informé d'une quelconque dot. Face au gendre qui affirmait avoir versé des contributions, le verdict de la coutume est tombé, implacable : aucune cérémonie officielle n'ayant réuni les émissaires des deux familles, le mariage traditionnel n'a jamais existé. Blessé dans son honneur, le père a refusé que sa fille repose chez son mari. Après d'interminables médiations, il a fallu l'intervention de la gendarmerie pour que le père récupère la dépouille de sa fille afin de l'enterrer dans sa propre concession, laissant l'époux et les enfants pleurer devant une tombe vide.
Ces poudrières familiales mettent en lumière le piège psychologique et juridique dans lequel tombent de nombreux couples. Comme le résume de manière incisive Éléonore Koloko : « C'est l'acte de mariage qui tourne la tête ». Pensant que le droit civil moderne ou une autonomie financière confèrent un droit de propriété absolu sur les corps, beaucoup oublient qu’en milieu traditionnel Bamiléké, le papier officiel se heurte à une légitimité bien plus ancienne et redoutable : celle de la dot validée et du sang.
La règle d'or coutumière : Le mariage bamiléké est indissoluble par le sang
Pour comprendre l’impasse des conflits successoraux, il faut revenir aux fondements anthropologiques du mariage dans l'Ouest Cameroun. Dans la tradition Bamiléké, la présence des enfants rend l’union indissoluble, peu importe les décisions des tribunaux civils. Dès lors qu’une femme a donné des descendants à la lignée, elle demeure l’épouse de son homme pour l’éternité.
La coutume interdit formellement le remboursement de la dot lorsqu'une femme a accouché pour la famille. Par conséquent, même si un homme s'est séparé de ses premières femmes pour refaire sa vie, ces dernières conservent intacte leur légitimité coutumière. La dernière épouse n'a donc aucun monopole sur le titre de « veuve ». Aux yeux de la société, elle partage ce statut avec les mères des premiers enfants, qui ont le droit et le devoir de participer aux rites funéraires.
La peur du « Ndo » : Pourquoi les épouses divorcées restent actives au deuil
Certains observateurs étrangers ou ignorants des us et coutumes de l'Ouest s'offusquent parfois de voir une épouse légalement divorcée assister aux obsèques de son ex-mari, s'installer aux côtés des autres veuves et même prendre la parole publiquement. Elle se met avec son mari pour les cérémonies coutumières à l’instar du Ssi (cérémonie des jumeaux). Cette incompréhension relève d'une méconnaissance des lois mystiques locales.
Chez les Bamiléké, le deuil n'est pas qu'une cérémonie d'adieu sociale, c'est un acte de salubrité spirituelle. L'épouse qui refuserait d'assister aux obsèques de son "ancien mari" ou qui ne prendrait pas part aux rites stricts du veuvage exposerait directement sa propre progéniture au Ndô (la malédiction ancestrale). Pour protéger leurs enfants des blocages existentiels, des maladies ou de la mort, les épouses divorcées se doivent d'être très présentes et particulièrement actives lors des obsèques. Le deuil devient le lieu où l'on dénoue les rancœurs de la vie terrestre pour préserver l'avenir de la descendance.
L'impossible dot clandestine : L'irréductible protocole des émissaires
Le drame rapporté par « Les ami-e-s de Dschang » met en lumière une dérive de plus en plus fréquente chez la jeunesse contemporaine qui confond autonomie civile et validité coutumière. Prétendre qu’une dot a été versée « en cachette » est une hérésie en pays Bamiléké. La dot ne se fait pas en secret et ne se dépose jamais directement entre les mains du père.
Il s'agit d'un rite hautement codifié où les émissaires désignés du père et ceux de la mère se chargent des négociations dans une assemblée publique et contradictoire. Le père de la mariée ne saurait mentir sur la non-réception de la dot, car il serait instantanément contredit par les témoins et intermédiaires de sa propre lignée présents le jour de la cérémonie. Si les familles ne se sont jamais assises, si les émissaires n'ont pas palabré, le mariage n'existe pas, peu importe l'argent dépensé en privé ou l'acte signé à la mairie. Face à ce vice de forme rituel, le père reste le gardien absolu du sang de sa fille et dispose du droit coutumier de rapatrier sa dépouille, quitte à briser le cadre familial du gendre.
Le sacrilège de l'exil funéraire : « Dans le cimetière de qui ? »
Vouloir enterrer un notable ou un membre de la communauté dans un cimetière municipal par simple commodité administrative est perçu à l'Ouest comme une infamie. La réaction de Njomo Maximilien est, à cet effet, sans équivoque : « Dans le cimetière de qui ? Ses parents et grands-parents sont au cimetière là ? ».
Chez les Bamiléké, la mort est une transition. Le défunt doit rejoindre le sol de ses ancêtres, dans la concession familiale, pour que la continuité générationnelle soit assurée. C’est là que s'exercera plus tard le culte des crânes, pilier de la spiritualité locale. Priver un individu de sa terre natale, c'est condamner son âme à l'errance. La tradition, portée par les chefs de familles et la communauté villageoise, possède le pouvoir légitime de forcer le respect de cette règle, quitte à braver les décisions individuelles.
Le regard de Komiaza : La tradition n'est pas négociable à la sauvette
Le chaos des successions et des enterrements à l'Ouest Cameroun n'est pas une fatalité, c'est le produit d'un manque criant de dialogue et d'une profonde déconnexion culturelle. Pour Komiaza, ces deux drames jumeaux doivent servir de leçon. On ne triche pas avec les rites fondateurs d'un peuple.
Aux jeunes couples, nous rappelons que la majorité légale ou l'indépendance financière ne vous affranchissent pas de l'alliance des lignées. Le papier de la mairie vous protège devant la loi républicaine pour vos transactions civiles, mais il ne vous donnera jamais le droit de violer le protocole des émissaires. Aux parents, nous conseillons d'enseigner ces codes très tôt à leurs enfants. L'honneur d'une famille se construit dans la transparence et le respect des intermédiaires traditionnels, afin qu'au moment du dernier soupir, le repos des morts soit préservé des fureurs de la gendarmerie et des déchirements du clan.
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Enquête et synthèse de la rédaction de Komiaza, nourrie par le débat public des citoyens et des experts judiciaires sur le mariage chez les Bamiléké. ©Komiaza, 2026. Tous droits réservés.








