Aliénation sur ordonnance : Pourquoi l’Afrique abandonne le pouvoir de se nommer ?

Aliénation sur ordonnance : Pourquoi l’Afrique abandonne le pouvoir de se nommer ?

« Les noms européens et arabes que nous donnons à nos enfants sont des manières de coloniser et d'effacer l'identité africaine. » Cette déclaration choc de l'intellectuel Souli Kouliga a mis le feu aux poudres sur l'espace numérique, ouvrant un débat de souveraineté mémorielle sans précédent. Au-delà du simple choix esthétique, le patronyme et le prénom s'imposent désormais comme la première ligne de front de la décolonisation de l'esprit. Entre la rigueur des formules ancestrales, le mimétisme des séries américaines, le schisme des influences importées et le choc des urgences économiques, l'Afrique fait face à son miroir identitaire. Komiaza passe au scanner les rouages d'une guerre invisible du verbe où la reconquête de soi commence dès le berceau. Enquête.

Pour l'analyse citoyenne, le nom n'est pas une simple étiquette administrative, mais un pouvoir politique, une formule magique et un brevet d'invention irremplaçable qui définit l'essence même de l'être. Avant l'avènement du baptême chrétien ou islamique, le concept de « prénom » n'existait pas sur le continent. Les enfants portaient un nom unique, forgé par les circonstances de la naissance, les sites, les humeurs ou l'héritage des ancêtres. Au Cameroun, les lignées se proclamaient fièrement à travers des identités pures : Momo, Mechiegui, Dongmo, Kenfack, Mekontchou, Sahadeu, Sonna, Ngougni, Assonkeng, Zapzi, Nawessi, Zeufack, Kana ou Tchoutezo. L'africanisation de l'état civil n'est pas un repli identitaire, mais un juste retour à la normalité culturelle que chaque peuple de la Terre s'autorise à pratiquer.

La guerre du prénom au sein du couple moderne

Dans les ménages contemporains, l'attribution de l'identité du nouveau-né est devenue une source de tensions quotidiennes, révélatrice d'une fracture culturelle majeure. L'anthropologie de terrain, notamment chez les Bamiléké, montre pourtant que la gestion des patronymes reposait sur une formule mathématique et mémorielle immuable qui éliminait tout conflit : le premier-né du couple est l’homonyme du père de la femme, le deuxième celui du père de l’époux, le troisième l’homonyme de la mère de l’épouse, le quatrième celui de la mère de l’époux, et ainsi de suite. Ce système dynastique permettait d'honorer les grands-parents et de consolider le tissu familial sans la moindre chicanerie.

La crise surgit en réalité lorsqu'il faut choisir le prénom. Sous la pression de la mondialisation médiatique et des télévisions satellites, les choix se portent massivement sur les acteurs de séries américaines, les stars de la pop ou les icônes du football mondial. Pour éviter le conflit conjugal, de nombreux pères capitulent et font tête basse devant des choix exogènes. C’est le triomphe du mimétisme : des millions de parents imposent à leur progéniture des prénoms comme Cristiano, ignorant que ces mots portent des marqueurs théologiques occidentaux stricts (signifiant littéralement « Chrétien » ou « disciple du Christ » en portugais), actant ainsi la déconnexion de l'enfant avec sa propre lignée. Le paradoxe suprême de ce mimétisme est qu'aucun parent européen ou arabe ne donne un nom africain à son enfant, soulignant l'asymétrie totale de cet échange culturel.

La distinction entre foi et mimétisme : Le harcèlement de l'état civil

Le débat public met en lumière une prise de conscience radicale, portée par une jeunesse bien décidée à purger l'état civil des stigmates coloniaux. De plus en plus de croyants africains, tout en vivant pleinement leur foi musulmane ou chrétienne, opèrent désormais une distinction nécessaire entre la dévotion spirituelle et l'assimilation culturelle. Ils rejettent la nomenclature exclusivement orientale ou occidentale pour lui préférer la noblesse des prénoms sahéliens ou locaux endogènes (Guéladio, Gouro, Geulel, Demba). Cette démarche détruit le complexe du "péché culturel" distillé par une lecture rigide des religions importées, où l'on a parfois conditionné les masses à croire que parler sa langue maternelle ou porter des prénoms traditionnels éloignait du salut divin. Les prénoms des livres saints correspondent simplement à la langue des peuples qui ont reçu et codifié ces révélations ; porter un prénom africain n'est en rien une impiété ni un obstacle à la piété. Pour l'analyste Massa Gohourou, le constat de ce basculement historique exige une introspection constructive : « Arabes et occidentaux nous ont transmis leurs religions en y intégrant leurs noms, prénoms et références culturelles. Que nous reste-t-il de nôtre ? Chacun devra répondre avec beaucoup de lucidité. »

Pourtant, ce réveil des consciences se heurte trop souvent à un obstacle de taille : l'aliénation bureaucratique au cœur même des institutions africaines. Le témoignage du citoyen Firmin Koffi est à ce titre un révélateur effrayant. En se rendant à la mairie pour établir l'acte de naissance de son fils, il a subi le harcèlement d'un agent municipal africain lui reprochant l'absence de prénom français, exigeant en outre qu'il justifie et traduise la signification des noms du terroir donnés à l'enfant. Cette humiliation administrative démontre que la colonisation des esprits s'est fossilisée dans les guichets de la République, où la nomenclature occidentale reste perçue par certains fonctionnaires comme la norme absolue et le nom africain comme une anomalie suspecte soumise à caution.

Pour accélérer cette reconquête de soi, un panafricanisme nominal trans-ethnique s'impose sur les réseaux sociaux, s'affranchissant des frontières claniques et du tribalisme local : l'essentiel n'est plus que le nom appartienne à l'ethnie de l'enfant, mais qu'il soit africain, porteur de l'onde sonore et de la vibration du continent, qu'il soit écrit en Mooré, Wolof, Dioula, Dagara ou Bété. Ce combat n'est pas nouveau : dès les années 1970, en Algérie, des militants berbères engageaient des avocats et défiaient l'appareil judiciaire pour imposer le prénom amazigh Juba à leurs fils contre les nomenclatures officielles. Porter un nom africain, c'est proclamer sa filiation directe avec une civilisation millénaire qui remonte à Narmer — l'unificateur de la Haute et de la Basse-Égypte.

Les paradoxes économiques et l'illusion du folklore nominal

Cependant, ce courant décolonial se heurte à des objections pragmatiques, politiques et macroéconomiques d'un réalisme froid. Les critiques pointent d'abord le piège de la contradiction linguistique : il est ironique de mener un procès en aliénation culturelle contre ses frères tout en utilisant la langue de l'ancien colonisateur (le français ou l'anglais) pour formuler sa pensée. De plus, d'autres observateurs rappellent que la véritable perte identitaire de l'Afrique découle de sa dépendance économique globale et de sa faillite politique. Les esprits pragmatiques lâchent un « tchip » de mépris face à ce qu'ils considèrent comme des futilités intellectuelles : les vrais défis résident dans la création d'entreprises et d'emplois pour les chômeurs. Donner un prénom local n'a jamais créé d'industrie, et la dignité d'un peuple se mesure à sa puissance matérielle, non aux consonances de son état civil.

Plus destructeur encore pour l'idéalisme romantique, le débat met à nu l'illusion du folklore nominal, les tares comportementales internes et le risque de basculer dans un militantisme du ressentiment. À quoi sert-il de donner un prénom identitaire si l'on ne comprend rien au sens, au contenu et au contexte de ce nom ? Dans les traditions africaines authentiques, le nom exige de sacrifier à des rituels et à une initiation précise que les parents modernes ignorent ou rejettent. Revenir aux noms locaux sans l'éthique ancestrale est une coquille vide, comme le prouve le cas de la xénophobie en Afrique du Sud où porter un nom zoulou ou xhosa n'empêche pas de maltraiter ses propres frères du continent.

Face à cet activisme de rupture, une ligne de pensée universaliste et humaniste s'insurge contre ce qu'elle qualifie de dérive stérile. Portée par des analystes comme Mamadou Ba et Modibo Traoré, cette vision rappelle que le prénom doit avant tout faire référence à de bonnes valeurs, à de bonnes personnes ou à des concepts vertueux, quelle que soit la langue dans laquelle il s'exprime. S'enfermer dans le rejet systématique des prénoms extérieurs relèverait d'une culture du grief qui rabaisse l'être humain au lieu de l'élever. L'Africain rejette trop souvent son mal sur les autres alors que toutes les cultures de la Terre se sont mutuellement copiées et enrichies au cours de l'histoire. Qu'on s'appelle Behanzin, Diouf, Wemba, Haynikoy, Aghali, Konaté, Babatundé, Gnasingbê, Momo ou Dongmo, le continent ne cessera jamais d'être dominé tant que ses dirigeants seront corrompus, ses peuples hypocrites, et que l'esprit individuel restera faible et guidé par la haine d'autrui. Le nom ne fait pas la vertu ; seules les bonnes œuvres et la droiture morale définissent la grandeur d'un peuple.

Le regard de Komiaza : Concilier le verbe et l'action

Pour Komiaza, la déclaration de Souli Kouliga est un électrochoc salutaire pour secouer la léthargie d'un continent qui a trop longtemps abandonné les clés de son imaginaire aux anciennes métropoles et aux influences extérieures. Se réapproprier son nom et son prénom est un acte de souveraineté indispensable, un geste de guérison psychologique qui redonne à l'enfant africain sa place dans la lignée de ses ancêtres et l'histoire universelle.

Cependant, la rédaction de Komiaza exhorte les internautes à ne pas tomber dans le piège d'un nationalisme nominal de façade ou d'une victimisation éternelle. Face à l'aliénation de guichet subie par les citoyens dans nos propres mairies, la réponse ne doit pas être la résignation, mais la refonte politique de nos institutions. Préférer les prénoms africains ne signifie pas rejeter les spiritualités religieuses choisies, mais refuse d'associer la foi au mimétisme culturel. Surtout, changer de prénom ne sert à rien si l'on continue d'alimenter le tribalisme, la corruption ou d'ignorer les rituels profonds de probité. Le défi du XXIe siècle pour la jeunesse africaine est de concilier la beauté de ses noms retrouvés avec la force d'actions économiques, éthiques et souveraines. La décolonisation commence par l'identité nominale que l'on donne, mais elle ne s'achève que par la société solidaire, industrielle et humaniste que l'on bâtit.

Augustin Roger MOMOKANA avec les contributions de Firmin Koffi, Massa Gohourou, Modibo Traoré, Moussa Moumouni et les vigies citoyens

Enquête et synthèse de la rédaction de Komiaza, nourrie par le débat public des citoyens et experts africains sur la décolonisation nominale et la souveraineté culturelle. ©Komiaza, 2026. Tous droits réservés.