Interview IQuinze ans de résistance: le mensuel Mosaïques de Parfait Tabapsi en fête du 28 au 31 mai
Le paysage de la presse culturelle au Cameroun s'apprête à vibrer. Du 28 au 31 mai 2026, le mensuel « Mosaïques » célèbre ses 15 ans d'existence à Yaoundé sous le cri de ralliement : « REJOUISSANCES ». Quinze années de résistance imprimée, de débats esthétiques et de promotion des arts. Pour Komiaza, le Directeur de la publication, Parfait Tabapsi, ouvre ses archives, dresse le bilan et scrute l'horizon.
Pour ceux qui découvrent votre plume ou votre parcours, qui est fondamentalement Parfait Tabapsi, et pourquoi avoir choisi ce nom de baptême, « Mosaïques », il y a 15 ans ?
Je suis journaliste culturel depuis une vingtaine d’années. Après mes études de journalisme à l’ESSTIC de l’Université de Yaoundé 2 et plusieurs stages, j’ai travaillé à la South Media Corporation de 2007 à 2013 où j’ai été tour à tour reporter, chef de rubrique et coordonnateur de la rédaction. Cette entreprise produisait alors quatre titres : le quotidien Mutations, les hebdomadaires Situations et Ndamba, et le mensuel Les Cahiers de Mutations.
Dès 2010 cependant, et porté par la flamme de donner plus de place à la culture et aux arts dans les médias, j’ai lancé, avec quelques amis et sous la bannière de l’association Cameroon Art Critics (CAMAC) le magazine culturel Mosaïques. Avec un « s » pour marquer le caractère pluriel de nos arts. Il était pour nous question, et cela n’a pas changé, de contribuer à bâtir un discours endogène sur les esthétiques et les idées d’Afrique et de ses diasporas, même si pour les trois premières années, on s’est focalisé beaucoup plus sur le Cameroun.
15 années d'existence pour un journal imprimé au Cameroun, c'est un véritable exploit. Quel regard rétrospectif jetez-vous sur ce chemin parcouru depuis le premier numéro ?
C’est d’autant plus un exploit en effet que nous avons fonctionné tout ce temps sans sponsor ni publicité, une option prise dès le départ afin de garder notre liberté de ton et notre indépendance. Ce fût un chemin à la fois chaotique et exaltant. Chaotique parce que chaque numéro est un miracle vu que nous ne disposons pas, comme pour les journaux classiques, d’un matelas financier garanti par les annonceurs d’une part ; et d’autre part parce que nous n’avons jamais bénéficié d’un soutien institutionnel chez nous comme c’est le cas pour des publications de ce type un peu partout de par le monde. Néanmoins, Mosaïques est une expérience exaltante dans la mesure où il a su mettre ensemble des Camerounais et des Africains de divers horizons (intellectuels et sensibles car nous avons des chercheurs et des artistes en plus des journalistes) pour bâtir un discours profond sur les esthétiques africaines. Comment ne pas également signaler la confiance de certaines institutions culturelles sur le continent africain et en Europe qui nous ont souvent invités à leurs événements ? Occasion pour nous de porter le message de notre militantisme et de notre panafricanisme qui sont les deux mamelles de notre action.
Mosaïques a toujours brillé par la qualité de ses textes. Qu’est-ce que cette expérience éditoriale vous a apporté sur le plan personnel, notamment en termes de collaboration avec des plumes célèbres, dont de grands universitaires ?
Mosaïques est une œuvre commune, et je travaille à ce qu’elle le reste pour toujours. Ma satisfaction est d’avoir réussi à mettre ensemble des Africains de divers horizons et pays autour d’un projet culturel de manière bénévole, c’est-à-dire sans rémunération, et ce sur 15 ans ! Ces plumes célèbres que vous évoquez sont, pour la majorité, arrivées chez nous par leur volonté propre, leur engagement à participer au projet que nous avions mis en place. Je ne saurais jamais les remercier à la hauteur de leur engagement pour ce projet.
Au-delà des mots, votre journal a été un tremplin. Voudriez-vous évoquer avec nous quelques artistes ou figures culturelles que Mosaïques a contribué à mettre sur orbite au fil des ans ? Quelles anecdotes avez-vous à partager avec nos lecteurs ?
Vous comprendrez que je ne saurais me risquer à cet inventaire, car notre ambition aura été toujours d’analyser, décrypter les propositions artistiques plutôt qu’à lancer ou mettre en orbite des artistes. Au chapitre des anecdotes, il y en a tellement qu’il serait fastidieux de les énumérer toutes ici. Un de nos contributeurs a par exemple passé une nuit enfermé dans un cybercafé à Yaoundé il y a quelques années, parce qu’il tenait à terminer son papier pour tenir les délais. Plus récemment, j’ai personnellement essuyé un refus d’entrée dans un pays africain où j’étais pourtant invité par un événement culturel financé par l’Etat. Mes protestations ne changèrent rien à l’affaire et je dus vivre trois jours dans un aéroport du pays voisin, où se terminait la ligne de la compagnie aérienne, sans aucune assistance. Mais l’anecdote qui me semble le plus refléter notre engagement est celle relative au premier numéro. J’étais alors allé chez l’imprimeur qui, après avoir récupéré le fichier à imprimer, m’a demandé si le journal était gratuit. Nous avions alors oublié au montage d’en indiquer le prix ! C’est l’imprimeur qui se chargea de le faire.
Faire vivre un journal papier est un sacerdoce. Pouvez-vous nous parler des défis spécifiques de la presse culturelle imprimée au Cameroun, en particulier aujourd'hui, face à la déferlante du numérique ?
Déjà, vous n’avez qu’à voir la situation de la presse grand public chez nous et même dans le monde. Je me souviens qu’à mes débuts, un maître de stage dans un grand quotidien de la place m’avait remis, après une conversation sur le sujet, une édition spéciale du news magazine français Le Point qui avait pour titre « Sauver l’écrit ». J’en ai gardé une photocopie qu’il m’arrive souvent de relire. En 15 ans, Mosaïques est à son troisième site internet (www.mosaiques.africa) et dispose d’une page Facebook. Mais je continue de croire en la presse papier dans la mesure où non seulement nous n’avons pas les clés d’internet, mais internet ne construit que des individus et non des civilisations. De plus, elle disperse son utilisateur et l’empêche de se concentrer, surtout pour ceux qui y arrivent sans préparation. Je suis heureux de constater que pendant que nous nous pâmons de l’intelligence artificielle que nous mangeons à toutes les sauces, un pays comme la Suède, pionnier non seulement des téléphones portables (souvenez-vous des ravages de Nokia chez nous il y a un quart de siècle), a décidé au bout de 30 ans du tout numérique de réintroduire le tableau noir et la craie dans les écoles. La question que j’aime souvent à poser, m’inspirant de l’anthropologue congolo-gabonais Joseph Tonda qui a écrit un magnifique essai intitulé « Afrodystopie, la vie dans le rêve d’autrui », c’est à qui profite internet ? Est-ce qu’une civilisation qui s’est façonnée en esclavagisant ses semblables, en exterminant des peuples entiers sans rendre de comptes à qui que ce soit peut-elle concevoir un outil de libération de ses obligés ? C’est là une question qui devrait préoccuper de mon point de vue tous ceux qui se jettent dans les bras d’internet et ses adjuvants avant tout engagement.
Venons-en à l'événement de la semaine. Les festivités, prévues du 28 au 31 mai, sont placées sous le thème "RÉJOUISSANCES". Quelles en seront les grandes articulations et quelles sont les personnalités attendues à Yaoundé pour ce jubilé de cristal ?
Ce sera la quatrième fois que nous célébrons notre initiative après 2016, 2019 et 2022. Nous allons donc recourir au même mécanisme, guidés par notre envie de communier avec les lecteurs et autres amateurs de la culture. Quatre activités meubleront ainsi les trois jours de festivités. Il y’a d’abord les neuf conversations inscrites au programme qui mettront en musique des opérateurs culturels, des journalistes et critiques d’art. Il y en aura sur la danse, le jazz, le théâtre, la littérature, le cinéma, les arts plastiques, etc. La deuxième activité consistera en l’organisation de deux soirées de spectacles. La première le samedi 30 consacrée au slam, au conte et à la musique, et la seconde le lendemain où le metteur en scène Martin Ambara jouera sa dernière création adaptée des « Histoires de Monsieur Nimportequi » du regretté comédien et auteur dramatique Wakeu Fogaing qui avait jusqu’à sa mort en 2021 été de notre équipe. Une mini-foire du livre se tiendra durant les trois jours. Et enfin, les collaborateurs de Mosaïques signeront leurs livres publiés depuis 2010.
Quelles sont les modalités de participations à ce grand rendez-vous ? Parlez-nous de l’affiche qui, en soi est une curiosité (une main) tout comme le thème.
Nos festivités sont ouvertes, y compris les conversations de haut niveau où l’on pourra écouter de grands esprits comme Evelyne Mengue à Koung et Junior Binyam (journalistes) ; Martin Ambara (théâtre), Kayou Roots (musique), Sylvianne Messina Moada (danse), Daniel Nadjiber (édition), ou Marcel Kemadjou (littérature). Je ne remercierai jamais assez le plasticien Alioum Moussa, l’un de nos grands ambassadeurs du domaine qui a accepté bénévolement de concevoir cette affiche qui est à la fois une main ouverte sur le monde et un arbre aux magnifiques fruits. J’avais souhaité cette affiche comme une œuvre d’art et l’artiste l’a réalisé à cette aune-là.
15 ans après, quelles sont les perspectives pour garantir la continuité de Mosaïques ? Et si, avec le recul et l'expérience d'aujourd'hui, il y avait quelque chose à refaire ou à changer dans cette aventure, ce serait quoi ?
En plus d’être un moment de communion, cet anniversaire constitue pour mon équipe et moi l’occasion de présenter la nouvelle orientation de notre titre. Je préfère en laisser la primeur de l’annonce à ceux qui seront des nôtres dès vendredi 29 mai prochain. Sur le fond, on restera toujours une publication à l’intersection du journal et de la revue, mais des améliorations seront faites au niveau de sa présentation visuelle et des aménagements seront faits au niveau des contenus.
Toute la rédaction de Komiaza adresse un joyeux anniversaire à « Mosaïques », à son Directeur, ainsi qu’à l’ensemble de ses fidèles rédacteurs et contributeurs. Que l'encre de la culture ne sèche jamais !
Propos recueillis par Augustin Roger MOMOKANA







