Sa Majesté Aboubakary Abdoulaye : le trône, le perchoir et le mystère républicain du turban.

Sa Majesté Aboubakary Abdoulaye : le trône, le perchoir et le mystère républicain du turban.

L’accession de Sa Majesté Aboubakary Abdoulaye à la présidence du Sénat en mars 2026 ravive un débat de fond sur l'esthétique et les codes visuels du pouvoir au Cameroun. Une récente sortie de l’ingénieur Baudelaire Kemajou sur Facebook, exigeant que la deuxième personnalité de l’État dévoile son visage lors des cérémonies officielles, a fait l’effet d’une bombe dans l’espace public. Entre exigences de transparence républicaine et respect du sacré coutumier, cette polémique interroge la capacité du Cameroun à faire cohabiter l'orthodoxie constitutionnelle et les codes immémoriaux de ses chefferies traditionnelles, au moment où un Lamido accède pour la première fois de l'histoire au perchoir de la chambre haute.

La sacralité du Litham : Quand le mystère coutumier s'impose au sommet de l'État

L'indignation de ceux qui réclament un président de chambre au visage entièrement découvert se heurte à une barrière anthropologique et religieuse pluriséculaire. Le turban arboré par Aboubakary Abdoulaye n'est en rien un accessoire d'apparat ou un caprice esthétique : il s'agit du litham, le voile traditionnel intégral qui consacre le statut de Lamido, souverain à la fois politique et spirituel du puissant royaume de Rey-Bouba. Dans la cosmogonie des principautés foulbées du Septentrion, le visage du souverain ne doit pas être exposé au commun des mortels afin de préserver une distance sacrée, perçue comme le fondement de son autorité. Exiger que le Lamido ôte son étoffe en public revient à lui demander de renier sa légitimité spirituelle et culturelle, un acte inconcevable pour des millions de croyants et de sujets. Pour les défenseurs de cette tradition, l'exercice du pouvoir à Yaoundé s'enrichit de cette diversité, prouvant que le perchoir républicain peut s'accommoder des us de la tradition sans fracture institutionnelle.

Le contrat de transparence : L’exigence citoyenne d'identification du pouvoir

À l'opposé de la sanctuarisation coutumière, les arguments des constitutionnalistes et des républicains stricts reposent sur le principe de la lisibilité et de l'incarnation des institutions. En devenant le successeur constitutionnel du chef de l'État en cas d'empêchement, le président du Sénat cesse d'appartenir exclusivement à son fief féodal pour devenir un patrimoine républicain national. Les citoyens détiennent le droit légitime d’en identifier physiquement la figure de proue. Sur le plan du management des institutions modernes, la dissimulation des traits du visage introduit une distance symbolique qui entre en contradiction avec les exigences contemporaines de transparence et de redevabilité démocratique. Si le haut dirigeant se dévoile dans le cadre de sa sphère privée, comme le souligne l'ingénieur Baudelaire Kemajou, le citoyen se sent fondé à exiger la même clarté lors des prestations de serment et des défilés officiels, là où les lois de la nation doivent primer sur les usages locaux.

Du secret d'État à la sécurité publique : L’analogie militaire et le vide législatif

Le débat prend une tournure technique inédite lorsqu’on compare ce turban traditionnel aux capuchons et voiles tactiques que certaines forces d'élite de l'armée arborent lors des parades militaires. Dans le domaine de la défense, le masquage du visage répond à un impératif opérationnel et sécuritaire strict : protéger l'identité des agents d'élite contre d'éventuelles représailles dans un contexte de guerre asymétrique. Transposer cette logique de dissimulation à une autorité civile et politique, au cœur d'une cérémonie républicaine civile, crée un flou artistique inédit. Cette ambiguïté met surtout en lumière l'absence totale de cadre législatif régissant les attributs vestimentaires des hauts dirigeants au Cameroun. Une éventuelle loi sur le port du turban ou des couvre-chefs religieux dans l'espace public institutionnel se heurterait à un dilemme géopolitique : comment légiférer sans fragiliser l'équilibre politique national et s'aliéner les chefferies traditionnelles de premier degré, piliers historiques de la stabilité du pays ?

Le radar de Komiaza

Au-delà des postures partisanes, cette controverse active le « radar de Komiaza » pour rappeler qu’un État moderne exige une clarté absolue dans l'exercice et la mise en scène de ses leaders. Si le respect des identités culturelles est le ciment de notre unité, la lisibilité symbolique du pouvoir d'État reste le garant du contrat de confiance avec le peuple, car « ce qui se dit ici résonne partout dans le monde ». Vouloir masquer le visage de la deuxième personnalité de la nation derrière le bouclier du sacré coutumier fragilise l'incarnation de la fonction publique. Le management public enseigne que le leadership national se nourrit de proximité visuelle et d’identification. Sa Majesté Aboubakary Abdoulaye, dont la maîtrise des affaires publiques est incontestée, doit trouver l'équilibre nécessaire pour que le turban de Rey-Bouba ne devienne pas le voile d'une République introuvable.

Par Augustin Roger Momokana

Photo: magazine.pagesjaunes.online