54 ans d’État unitaire : anatomie d'un pays baignant dans le tribalisme et la malgouvernance.

54 ans d’État unitaire : anatomie d'un pays baignant dans le tribalisme et la malgouvernance.

Le 20 mai 2026 marque le 54e anniversaire de l’État unitaire du Cameroun. Plus qu’une célébration, cette date charnière impose un bilan lucide : l’unité nationale, jadis brandie comme le socle de l’émergence, ressemble désormais à une vue de l’esprit, une chimère institutionnelle après laquelle le pays court sans jamais l'atteindre. Sous le vernis des défilés et des apparats officiels, trois paramètres majeurs — la géopolitique communautariste, la crise d'assimilation politique et le naufrage du management public — font ombrage à l’accomplissement de ce vœu si cher aux Camerounais.

La fracture identitaire : Des axes géopolitiques au malaise protocolaire

La construction de l'unité nationale se heurte en premier lieu à une tribalisation féroce de l’appareil d’État. L’histoire politique du pays a sédimenté trois grands blocs d’influence traditionnels — le Nord, le Sud et l’axe Bamiléké —, auxquels s'ajoute désormais l'émergence structurée d'un axe Sawa revendiquant une représentativité autochtone stricte sur le Littoral. Les aspirations au pouvoir exécutif et au contrôle des ressources se formulent quasi exclusivement à travers ces prismes identitaires. Cette fragmentation est exacerbée par la fracture linguistique entre francophones et anglophones. Ces derniers subissent une assimilation insidieuse, symbolisée par un déséquilibre flagrant au sommet du protocole d'État. Alors que les francophones s’accaparent l'ensemble des institutions de souveraineté — de la Présidence de la République au Conseil constitutionnel, en passant par le Sénat, l’Assemblée nationale, la Cour suprême et le Conseil économique et social —, les anglophones sont historiquement cantonnés au poste de Premier ministre. Ce rôle, bien que chef du gouvernement, se retrouve relégué au quatrième rang protocolaire, nourrissant un sentiment de marginalisation qui fragilise le pacte républicain.

Le naufrage du management public : L'absence d'obligation de résultats

Au-delà des tensions identitaires, l'unité se brise sur l'écueil de l'injustice sociale et de l'opacité budgétaire. Comme le soulignait fort opportunément l’expert financier Eugène Nyambal sur les antennes de Balafon Télévision, le système camerounais souffre d’une absence totale de vision stratégique et d'obligation de performance. Les administrations publiques et, plus grave encore, les entreprises d'État, fonctionnent sans cahier des charges précis ni objectifs mesurables. Au lieu d'agir comme des unités de production de valeur et des moteurs de croissance, les sociétés étatiques sont gérées comme de simples prolongements bureaucratiques budgétivores. Ce manque de transparence et ce refus de l'audit de performance bloquent toute redistribution équitable des fruits de la croissance. Le clientélisme a remplacé le mérite, créant un sentiment généralisé d'injustice économique qui rend l'adhésion à un projet national commun totalement illusoire.

La sclérose camerounaise face au miroir du développement ivoirien

Le résultat de cette faillite managériale et politique est un décrochage macroéconomique sans précédent, illustré par la comparaison clinique avec la Côte d’Ivoire. Au début des années 1980, le Cameroun et le pays des Éléphants boxaient dans la même catégorie économique. Aujourd'hui, la Côte d’Ivoire affiche un Produit Intérieur Brut (PIB) nominal d'environ 112 milliards de dollars, soit l'équivalent des économies du Cameroun (65 milliards de dollars) et du Sénégal jumelées. Propulsée par une croissance annuelle moyenne de 6 à 7 % sur la dernière décennie contre une stagnation camerounaise à moins de 4 %, la Côte d'Ivoire démontre qu'un État moderne avance par la rigueur de sa gestion et non par des slogans. Le Cameroun, englué dans ses arbitrages tribaux et ses séminaires budgétivores, affiche un état sclérotique qui prouve que l'unité ne se décrète pas : elle se finance et se manage par le développement inclusif des territoires.

Le radar de Komiaza

À l'heure des bilans, le « radar de Komiaza » s'active pour rappeler que la célébration du 20 mai ne peut plus se réduire à un simple vêtement de moine destiné à masquer les plaies de la République. Le défilé militaire et civil n’est qu'un apparat stérile si le reste de l’année est rythmé par l'injustice économique, le chantage identitaire et le mépris de la performance, car « ce qui se dit ici résonne partout dans le monde ». L'histoire universelle des nations enseigne que les pays qui sacrifient la transparence et l'équité pour préserver des hégémonies oligarchiques finissent par imploser sous le poids de leurs propres contradictions. Le Cameroun a un besoin impératif d’un repositionnement philosophique, politique et managérial. L’unité nationale ne sera une réalité que lorsque chaque Camerounais, du Nord au Sud, de l’Est à l’Ouest, anglophone comme francophone, verra sa dignité respectée et sa valeur reconnue par une gouvernance juste et performante.

Par Augustin Roger Momokana