Le conte du jour : Les moutons de Natemzem.

Le conte du jour : Les moutons de Natemzem.

En ce temps-là, Ndolekouet était gouverné par la peur et la mort. Aujourd’hui, c’est une terre de billes et de rires. Les moutons-ministres et leur roi ont été mangés par la mer. Il fait bon vivre ici. On ne cherche pas le griot car ici, même les ombres sont les mémoires du temps, les gardiens du temple. On écoute  pour savoir ce qui s’était passé :

  • « Ô Dieu qui écoute les tempêtes! Ne m’abandonne pas ici ! Tu as pris mes ministres, leurs âmes flottent entre deux vagues, pourquoi leurs bouches pleines de louanges, n’ont-elles pu te fléchir ? ordonne à Vague Afrique de recracher mon sceptre ! rends-moi le rivage où les hommes rampants, baisent le sable que foule mon pied. Je te donnerai ce que tu préfères : des taureaux blancs ? J’en sacrifierais cent. De l’or ? Mes caves en regorgent. Du sang ? Mes prisons en regorgent des millions.»

A Ndolekouet, le roi Natemzem règnait sans partage. Il a gravi toutes les marches du pouvoir, non par sagesse, mais par la ruse et des alliances. Pour éviter que les gens ne lui arrachent le pouvoir, il avait réuni ses meilleurs amis du lycée – Mekaveng le fidèle rusé, Miajô le flatteur, Zemsi le silencieux, Atsetsen le sanguinaire, Miaghou l’espion- et avec eux il signa un pacte secret : « Le pouvoir est à nous et c’est notre bien. Nous décidons ensemble, et Natemzem parle en public. Nous ne laisserons jamais filer le pouvoir. Si l’un de nous est arraché à la vie, que son fils soit appelé pour lui succéder ! Nous ne nous trahirons jamais ! »

Ainsi commença le règne de Natemzem. Les ministres furent choisis non sur la base de leurs compétences, mais pour leur loyauté aveugle aux parrains. Chaque décision, chaque loi était en hommage au roi. Les sages qui osaient murmurer contre le roi étaient soit emprisonnés soit disparaissaient mystérieusement. Les citoyens, eux travaillaient dur, mais les récoltes étaient siphonnées pour remplir les greniers du palais.

Un matin, Natemzem décida d’aller pêcher en haute mer, malgré les avertissements de son marabout Ngoupgon :

  • « La mer n’aime pas la saleté, toujours elle la ramène au rivage. Mais elle écume de rage contre la dictature. Les dictateurs, elle les engloutit sans pardon.»

Natemzem rit aux éclats et ordonna de jeter Ngoupgon en prison. Avant de de mettre en route, entouré de sa garde. Alors qu’il naviguait, une tempête se leva, envoyée par Mami Wata, l’esprit des eaux. Les vagues devinrent des montagnes, le vent déchira les voiles et le bateau du roi fut projeté vers une île déserte. Terrifié, Natemzem s’y refugia, abandonnant ses gardes au chaos.

Au palais, la nouvelle se répandit : « Le roi est dans les flammes ». Aussitôt, les ministres, tels des moutons paniqués, se précipitèrent vers la mer.

  • Le ministre des Finances, qui avait volé l’argent destiné à la construction du panthéon, prit une pirogue dorée- mais elle coula avant d’avoir parcouru mille nœuds.
  • Le ministre de la Guerre, qui avait vendu tous l’unique sous-marin au royaume voisin, brandit une épée rouillée- mais une vague de moins d’un mètre l’emporta.
  • Le ministre de la Justice, qui rendait la justice au nom du roi, fut avalé par une sardine, malgré ses cris : « sauvez mon roi, emportez-moi ! »
  • Le ministre de l’Intérieur, un feu dévorant contre ceux qui osent lever la tête contre la gouvernance du roi, fut emporté par la tempête tourbillonnante.

Un à un, ils périrent, non par amour pour le roi, mais par peur de perdre leurs privilèges.

Seul restait le fidèle Mekaveng, le grand ami d’enfance de Natemzem. Voyant sa pirogue en perdition, le roi, fou de désespoir, invoqua ses esprits protecteurs et plongea dans les flots. Il lutta, maudissant la mer, injuriant les dieux, jusqu’à atteindre son ami.

C’est alors que la Vague Afrique surgit- plus haute que le mont Kilimandjaro, plus sombre que la nuit de juillet. Elle engloutit les deux hommes qui se soutenaient pour tenter d’aller vers l’invisible rivage, suivant une baleine qui semblait les avoir aimantés- dans un tourbillon d’écume et de justice.

Au matin, le soleil se leva sur un royaume étrangement calme. Même pas un cri pour marquer le grand deuil. Plutôt les citoyens, débarrassés de ces dirigeants corrompus, se rassemblèrent tout de même à la plage. Le vieux Ngoupgon, libéré par qui on ne sait, leur dit :

  • « Chaque tyran porte la croix qu’il a lui-même fabriqué. Des citoyens qui suivent les moutons finissent par se dévorer, avant de se faire dévorer. Vive la liberté ! »

Et depuis, on raconte que par les nuits de grands vents, on entend les bêlements des moutons de Natemzem, errant dans les vagues, cherchant un maître à servir… tandis que sur la terre ferme, les enfants jouent aux billes, libres. En marquant des points, ils chantent :

La mer est juste, elle

A mangé le roi et ses moutons

Maintenant, sur les dalles du palais,

On compte les billes :

Un, deux, trois, quatre, cinq…

Et Natemzem ne reviendra pas

Son trône rouille

Les rescapés jouent aux billes

Il fait bon vivre à Ndolekouet.

C’est ainsi qu’à Nqolekouet, les rois deviennent des jouets, et les jouets des légendes. Les citoyens, très souvent, se rendent à la plage pour admirer le roi Natemzem et ses moutons-ministres. Leurs têtes de mouton flottent sur l’eau, bêlant pour un secours qui ne viendra jamais.

MOMOKANA Augustin Roger