Le conte du jour : le grand « Concours de Whisky »

Le conte du jour : le grand « Concours de Whisky »

Ndolekouet est un pays au creux des montagnes. Ses rues sont pavées de désespoir et de tristesse. Le seul espoir qu’il entretient, c’est la facilité de devenir militant du Grand Parti National. Sans convictions, beaucoup s’alignent, afin de préserver leur vie, et afin que les gens des taxes ne leur soient pas inamicaux. Les enfants de ce pays-là sont parmi les plus brillants de la terre. Sur cent enfants rencontrés à Ndolekouet, quatre-vingt sont titulaires d’un doctorat. C’est un pays d’intellectuels, de savants qui, malheureusement, n’ont jamais rien inventé.

Mais un jour, en parcourant les rues de la ville, Mboguia et Ngonso tombèrent sur une affiche qui retint leur attention :

« Concours de Meilleur Consommateur.

Soyez le jeune qui sera reçu par le Monsieur le Président de la République! ».

Mboguia et Ngonso se concertèrent, évaluèrent leurs atouts et allèrent prendre leur inscription pour participer au concours dont l’organisateur, Tella, était un jeune fonctionnaire sortie de la plus prestigieuse école du pays. Non seulement cela, mais ses parents faisaient partie des rares amis du président de la République, et on racontait partout que dans quelques années, s’il fait bien son travail, Tella sera nommé à un grand poste de responsabilité.

- Le moment venu, lorsque tu auras réussi de les plonger dans l’alcool, tu choisiras toi-même le poste qui te plait. Ministre… Recteur de l’université… DG…sénateur ! Les postes ne manquent pas » telle est la promesse que lui avait faite le président de la République en acceptant de parrainer le « Concours de Meilleur Consommateur ».

Le jour du concours vint. La foule s’était déjà rassemblée autour du site du concours, un grand chapiteau planté au milieu de la ville comme un géant de toile. Les fans de Mboguia et Ngonso, une bande de jeunes gens aux cheveux crépus pour les uns, et teints de couleurs vives pour d’autres, brandissaient des pancartes et embrasaient le ciel de leurs voix caillouteuses.

- Allez, les gars ! On va gagner !!! » criaient-ils en agitant les pancartes et leurs bras libres. « Vous pouvez y arriver ! »

Mboguia et Ngonso étaient assis aux bouts de la table, l’un face à l’autre. Leurs sourires étaient plutôt tendus. En dehors d’avoir acheté leur carte du parti, d’avoir signé l’engagement de ne jamais trahir le Grand Camarade, ils avaient bataillé dur et dur pour s’imposer à ce stade de la grande finale. Chacun était conscient de l’effet « être reçu par le Président de la République ». C’est-à-dire être reçu au palais de la nation, échanger une poignée de main avec le Président de la République, s’asseoir ici, face à lui, répondre à ses questions, et lui exprimer son vœu le plus cher : avoir un poste d’enseignant à l’université. Chacun voulait que ce soit à lui le privilège.

L’organisateur du Concours, par ailleurs l’arbitre, fit son entrée. La foule braqua le regard sur lui. Il s’amena jusqu’à sa chaise, en face des deux finalistes. Il pria les challengers de s’asseoir et, tel un enseignant dans la salle de classe, il se mit à égrener le règlement du concours.

- « Contrairement au cross-country, contrairement au saut en hauteur, vous devez boire chacun une dame jeanne de whisky », leur dit-il.

Il se retourna vers un groupe de jeunes habillés de tee shirts bleus sur lesquels brillait « Sté Grand Concours du Pays ». Il s’agit d’une initiative personnelle de Tella à lui suggéré par son père qui en avait parlé à Monsieur le Président afin de faciliter l’entrevue et obtenir le parrainage du Champion. Deux jeunes filles transportant deux dames jeanne, se détachèrent et vinrent déposer leur charge devant les candidats.

Le public éclata en applaudissements, il exulta. Les fans de Mboguia et ceux de Ngonso se firent plus virulents et rageurs. L’arbitre observa les challengers, puis ordonna que les hôtesses ouvrent les dames jeanne. Cela fut fait.

- « Ecoutez-moi bien ! Sera déclaré grand vainqueur du « Concours de Meilleur Consommateur » le candidat qui aura vidé sa dame jeanne, avant l’autre. »

Le concours fut lancé. Les fans et les autres étaient comme dans une jungle à lions. Ils n’épargnèrent aucune mesure pour pousser leur candidat habillé à l’effigie du Grand Parti National, montrant le portrait en médaillon du président de la République.

Mais très vite, les choses tournèrent mal. Mboguia et Ngonso commencèrent à montrer des signes de faiblesse, leur visage pâlissait, et leurs jambes tremblaient. La foule continua à crier plus haut et plus fort, mais les challengers rongés par un regain d’énergie s’écroulèrent au sol.

Tella jeta un regard moqueur sur ces corps inconscients et végétatifs, puis il secoua la tête en signe de déception. Il déclara les deux candidats disqualifiés, puis se fraya un passage dans la foule pour  disparaître à l’extérieur. La foule se tut, les fans de Mboguia et Ngonso regardant leurs héros avec horreur.

Mboguia et Ngonso ignoraient que leur aventure venait de commencer. Ils allaient découvrir que le concours était en réalité une expérience, parmi tant d’autres, pour tester les limites de la résistance humaine. Tous ces docteurs qui braillent à longueur de journée, revendiquant un emploi d’enseignant à l’Université, le savaient-ils ?

A la veille du jour annoncé de la réception du vainqueur par le président de la République, Tella se fit toutes les peines de la terre pour retrouver l’un des finalistes. Depuis les premières heures du jour il fouillait les quartiers et les places de la ville. Heureusement, alors qu’avait presque perdu tout espoir, il tomba sur Ngonso en train de se refaire dans un tourne-dos. Il le convainquit de venir demain afin qu’il fut le présenter au Président de la République.

Et puis, le lendemain jour de la cérémonie, Ngonso fut conduit vers le palais de la nation. Pendant le trajet, ses yeux étaient rivés sur les belles maisons, les belles voitures qui passaient dans l’un et l’autre sens, les beaux paysages qui se faisaient dépasser par la vitesse de la voiture ; et en même temps, il imaginait toute l’attention que lui accorderait le Président de la République. Cela lui faisait sourire par moment, rire aux éclats de temps à autre. Il savait qu’il n’était plus n’importe qui. Il s’imaginait près du but.

Malheureusement, contre toute attente, au niveau du grand rond-point, la voiture prit à gauche et fonça en trombe. Ngonso se retrouva plutôt devant le président du Grand Parti National. On dirait qu’il l’attendait depuis une bonne dizaine de minutes déjà. Après les salutations d’usage, il fut invité à participer au prochain concours :

- «Vous avez prouvé votre valeur en remportant le Concours de Whisky, dit le Camarade. Dorénavant, je veux voir si vous êtes capable de relever un défi encore plus grand. Vous allez devoir participer au Marathon Présidentiel qui réunira les meilleurs jeunes docteurs de Ndolekouet. L’objectif sera de voir qui, le premier, plantera la Photo du Président de la République au sommet du Mont Chadi. Si vous gagnez celui-là, alors vous recevrez votre récompense des mains du Patron. Vous imaginez ça ? Je vous souhaite bonne chance!.»

Aussitôt dit, il se détourna de lui, et longea le couloir du secrétaire à son cabinet. Le gars chargé du protocole, qui tout à l’heure a accueilli le visiteur sous la véranda pour le conduire au président du Grand Parti National s’approcha de Ngonso, puis lui indiqua qu’il était temps de le raccompagner dehors.

MOMOKANA Augustin Roger