Le Conte du jour : le « Restaurant Chez Okok Pipi ».

Le Conte du jour : le « Restaurant Chez Okok Pipi ».

Le «Restaurant Chez Okok Pipi », était une pièce faite de planches et recouverte de nattes. Les clients de grande taille portaient le toit sur la tête. Les murs noircis par la fumée, auxquels venaient échouer l’odeur du Okok, faisaient toussoter et éternuer les hôtes. Mais bon ! L’okok Pipi faisait pleurer les papas et les mamans, sans oublier les élèves des collèges alentours qui y recevaient leurs nouvelles conquêtes. Dans le voisinage, les femmes se réunissaient assez souvent pour partager leurs craintes de perdre leurs maris à cause de ce restaurant. Une centaines de maris ne mangeaient plus à maison. Môyiriyi surnomma ce lieu : « la femme jalouse de son mari ». 

-  « Ce restaurant sent l’envoûtement. De son corps Mama BB nourrit ses clients! Regardez ! Tous ceux qui y sont réguliers ont des gencives noires, ils ont les yeux rougis, ils ont les ongles cassants, ils sentent les urines et les cacas. Vous êtes des morts ambulants ! » Sanglotait la voix de Moyiriyi.

Le « Restaurant Chez Okok Pipi » affichait une façon extraordinaire pour attirer les consommateurs. Les clients, le front luisant de sueur, en sortaient toujours avec leur mouchoir sur le front où se promenant sur les narines.

Le secret de la cuisine du « Restaurant Chez Okok Pipi » résidait dans une mixture impie : chaque matin, Mama BB ajoutait à ses marmites un peu de son urine et des excréments, afin de relever le goût et ensorceler les appétits. Les gens d’aujourd’hui aiment trop entendre qu’ils aiment les bons goûts.

Il fallait être là avant l’ouverture du restaurant pour espérer être servi. Pour cela les hommes quittaient leur travail avant midi, courant comme des fourmis affamées. Certaines femmes oubliaient leurs enfants au marché. Tous se précipitèrent pour venir se livrer à une bousculade infernale, dans le but de ne pas manger debout.

Un jour, M. Kenfack, un directeur d’école empoigna M. Mbarga. Ce dernier, après avoir glissé quelques pièces de monnaie à Ntone pour obtenu son insertion entre lui et Ahmadou, fût stoppé par M. kenfack. Les deux hommes roulèrent au sol, sous les applaudissements d’autres clients assis.

-  « Tu ne vas pas être servi avant moi ! Je te le jure sur la tombe de mon feu père. Je suis venu avant toi, tu respectes le rang », grommela M. Kenfack.

-  « On verra ! On va voir ! » lui rétorqua M. Mbarga.

Mama BB se saisit d’un seau d’eau, sortit, s’emmena et les aspergea d’eau froide. Elle leur botta de quelques coups de pieds. Les deux hommes cessèrent de se neutraliser au sol et se calmèrent. Ils étaient dans un piteux état. Les maris des femmes ! Les pères des gens !  Ils se mirent à genoux, la suppliant de ne pas les renvoyer à la queue du rang.

A l’intérieur, les clients, la tête dans l’assiette, mangeaient comme des éléphants sortis du désert, et jetés dans la forêt.

-  « Je vendrais la tombe de mon père pour mon okok Pipi. Dès la première bouchée, c’est comme si un feu coulait dans mes veines », confessait une voix rauque d’homme.  

-  « Mangez, mes lions…Plus vous rugissez, plus je me sens bien. Je suis la mère de l’humanité. Faites-vous plaisirs mes lions !» répondit Mama BB.

-  « Mama BB, vous êtes unique. Pombia ne connait pas ici…sinon Chantou ne le verrait plus jamais à sa table », répondit un autre.

-  « Dieu protège notre restaurant ! Qu’il ne le sache jamais, car nous n’aurions plus jamais accès », fit un autre client.

Môyiriyi, aveugle griot, qui passa dans la rue fit entendre sa voix de stentor. Il s’exclama:

- « Cet endroit pue la corruption des mœurs et le désespoir pour les âmes soumises ! Hommes ! On dirait que vous êtes possédés par l’esprit de la termite! Une femme qui corrompt la nourriture corrompt l’âme de la communauté. Elle est capable du pire», sanglotait la voie tuméfiée par les bruits des moteurs.

Pendant des années, Mama BB s’enrichit, elle se fit construire une grande maison dans le quartier Meyeme. A la veille de l’inauguration de sa belle villa, elle ferma le restaurant, puis elle afficha un écriteau à l’attention de tous les clients :

-  « Demain, le repas sera gratuit pour les clients réguliers. »

Môyiriyi, n’a pas de maison. Il monte et descend, observant ici et racontant là-bas. Il est partout chez lui. Toute la ville le connait et l’aime malgré ses défauts. Quel humain peut-il jurer d’être saint ? Ce jour-là, la nuit avait été plus pluvieuse ; il passa la nuit blotti contre un coin sous la véranda d’une maison. À trois heures du matin, Il fut réveillé par l’envie d’uriner. La Sonel avait coupé le courant, et il se démenait pour trouver le petit coin lorsqu’il aperçut une silhouette de femme dans le couloir, entre la grande maison et le bâtiment de la cuisine. Il se cacha pour observer la scène. Cette femme-là s’accroupit au-dessus d’une cuvette, orientant une assiette par-devant pour recueillir les urines- elle fit ses excréments dans la cuvette et se servi d’une assiette pour recueillir ses urine. Puis elle entra dans la cuisine, ouvrit la marmite bouillonnante et versa les contenus dedans.

-  « Je veux de l’argent, beaucoup d’argent encore ! Wona came tchop Okok pipi. Came tchop and gi mi moni. J’ai déjà une voiture, c’est bon. Je voulais une maison, une belle maison ; elle sera inaugurée demain soir. Après la maison je voudrais ouvrir une boulangerie. Les clients veulent de la magie, je leur sers de la magie », disait Mama BB en tournant et retournant le contenu de la marmite.

Horrifié, Môyiriyi hurla et sa voix fit sursauter toute la ville endormie :

-  Oukoulili ! Oukoulili ! Ne vous l’ai-je pas toujours dit ? Regardez ! De son corps elle nourrit ses clients! Mama BB nourrit ses clients des déchets de son corps! Ses cacas et son urine dans la marmite !

Les voisins et les voisines sortirent en nombre. Mama BB abandonna la marmite au feu et disparue dans la pénombre. La foule menaça de mettre à maison à feu, mais certaines personnes la supplièrent, arguant que la sorcière ici est en location. Telle une trainé de poudre, la nouvelle gagna la ville qui s’embrasa. Les clientes et les clients, sans oublier les femmes jalouses de leurs maris et les hommes jaloux de leurs femmes ; tous se retrouvèrent devant le restaurant. Le bilan fut lourd. Avant le jour, il n’en restait plus que quelques charbons incandescents. Môyiriyi sait tout, jusqu’au lâche baiser qu’une jeune collégienne a collé au Septuagénaire connu dans la ville pour son argent et son goût prononcé pour les belles femmes. Depuis qu’il s’était fait gifler par Mama BB, il se faisait livrer son okok pipi à la maison. Pour cela il avait recruté un jeune homme qu’il rémunérait à la fin du mois.

Mama BB s’enfuit vers Gueveng, un village isolé loin là-bas dans le sud, au cœur de la forêt. C’était le village de sa mère. Ses grands-parents l’accueillirent et la gardèrent sous leur protection. Jusqu’à ce qu’un jour, à la fête du village, un étudiant venu pour la fête remarqua la présence de Mama BB dans la foule et il s’écria :

-  « Sorcière ! Voilà une sorcière ! Après avoir empoisonné les gens en ville, elle s’est réfugiée dans mon village ! Cette femme-là est une sorcière ! »

Tous les regards se jetèrent sur Mama BB. Les villageois se saisirent d’elle et la traînèrent devant leur chef, le vieux Macoumba. Il l’observa et déclara :

-  « Je convoque le tribunal pour demain. Après les travaux champêtres », dit-il, ordonnant :

-   « conduisez la femme à la case des suspects ».

Et le lendemain, après une journée laborieuse, le village se réunit à nouveau à la place du village, sous l’arbre à palabres. Le tribunal coutumier se tint. Après avoir longuement interrogé Mama BB, le chef demanda au jeune homme d’apporter les preuves de l’accusation. L’étudiant ouvrit sa petite valise, sortit sa radio qu’il ouvrit et fit écouter l’enregistrement du journal, les commentaires des habitants. Ensuite, il rangea la radio, sortit trois journaux qu’il fit promener dans cette marée humaine. Les anciens jugèrent que Mama BB avait vraiment souillé la confiance sacrée entre cuisinier et convive. Sa sentence fut sans appel :

-  « Honte à celle qui trahit le feu sacré ! Femme ! Tu as osé souiller le lien sacré entre le cuisinier et le convive. Femme, tu as fait fort ! Tu seras chassée aux frontières de ce village, et ton nom sera oublié ; puisque jamais, pour quelle que raison que ce soit, tu ne remettras les pieds ici », trancha le vieux Macoumba.

Le lendemain, à l’aube, Mama BB fut à nouveau à la place du village. Les notables lui enduisirent le visage et les pieds de cendre mouillée. Puis ils lui firent porter un panier dans lequel se trouvaient des cailloux, des branches de quinqueliba et plusieurs autres objets maléfiques. Et au son des tam-tams Mama BB fut conduite hors du village, huée par la foule.

On dit qu’elle erra des jours et des mois, chassée de village en village, ne trouvant rien à manger ni de l’eau à boire, jusqu’à disparaître dans le tourbillon de la rédemption.  

MOMOKANA Augustin Roger