- « Wouop! Wouop! Wouop wouop! La rage a consumé son corps ; et son âme aboie, qui cherche la rédemption. Je n’y peux rien, car Mossô paie le prix de ses péchés », grommelle la voix aigüe du devin.
Mossô, un homme robuste aux yeux fiévreux, vivait à Bokum. Lorsque la guerre de Sono éclata, Mossô, sa femme et leurs trois enfants s’enfuirent pour aller s’installer à Sepfu. Dans ce nouveau pays, il se fit vite connaitre pour la viande de chien qu’il vendait aux afficionados. Les hommes et les femmes en raffolaient. Il arrivait souvent que les retardataires n’aient que quelques cuillerées du bouillon pour apaiser leur déception.
Son commerce était clandestin, car Mossô n’élevait pas les chiens, il ne les achetait non plus. Il volait des chiens errants, et quelques fois les chiens de garde dans les domiciles. Il les cuisait en y associant quelques feuilles de quinqueliba pour donner au bouillon un arrière-goût légèrement sucré; et Mossô vendait sa viande dans la rue, parce que son bailleur n’accepta pas de voir sa maison transformer en marché. Et quel marché même !
Un jour, Mossô s’amena dans une maison, loin de son quartier; il vit le gros chien se lever, tel un lion menaçant de sauter sur lui. C’est ainsi qu’il lui ouvrit ses bras, comme pour l’embrasser. Je ne comprends rien, car le gros chien vint tranquillement se jeter dans les bras de Mossô. Il ouvrit son sac et l’y mit. Puis il quitta la maison sur la pointe des pieds, jusqu’à sa moto garé à l’entrée. C’est ainsi que Mossô emporta le chien d’autrui.
A cette heure-là, lorsque depuis leurs maisons les habitants entendent un vrombissement soudain de la moto s’enfoncer dans la nuit profonde, nul ne peut s’imaginer que Mossô vient d’enlever le chien de Mawane. Il l’a capturé et l’a emporté, comme il le fit avec celui de Sispen, Moni, Fine boy, Pouaman, Plabas et les autres. Le commerce de la viande de chien est lucratif.
Dès qu’il mit les pieds à la maison, Mossô ne perdit pas une seule seconde avant de finir avec le chien de Mawane. Il le tua, le dépeça, le mit dans la marmite et fit un grand feu de bois où il installa sa marmite. Il n’eut même pas le temps d’observer le chien aux babines écumantes.
Quelques jours plus tard, Mossô commença à trembler. Une fièvre vorace s’empara de lui. Il se plaignait de douleurs dans tout le corps, puis ses cris se transformèrent en aboiements rauques. Les voisins en furent terrifiés et s’enfermaient désormais dans leurs maisons. Ngonkezo sa femme quant à elle, lorsqu’elle le surprit à quatre pattes devant le seau d’eau devant la maison, s’écria:
- Mon Dieu! Qu’est-ce que c’est? Mon mari est entrain de se transformer en animal.
- Wouop! Wouop wouop! lui rétorque le bel homme.
Étouffante de peur, Ngonkezo alla retrouver les enfants dans leur chambre, elle leur raconta sa découverte et décida de quitter la maison afin de préserver leur vie. Ainsi, chacun fit rapidement son sac et ils sortirent sur la pointe des pieds, par la porte arrière de la maison. Pendant qu’ils s’en allaient, Ngonkezo avait l’air d’être suivie par les aboiements de son mari.
- Wouop! Wouop! Wouop wouop!
Mossô ne cessait d’aboyer. Il grognait aussi. Des voisins se rapprochèrent de sa maison, pour observer la scène. Tel un berger allemand, Mossô sauta sur l’un d’eux. Il lui arracha l’oreille droite qu’il se mit à manger avec un tel appétit que les autres disparurent sans se faire prier. En un laps de temps, la nouvelle enfla, elle parcourut le pays.
- « Mossô est possédé par l’esprit d’un chien qu’il a volé. Il l’a préparé et mangé avec ses clients. Mossô est fini! Il aboie et grogne en même temps », se fait entendre une voix divine.
La nouvelle parvint aux autorités. Ils sortirent tous de leurs bureaux pour aller à la chasse de l’homme-chien. Le gouverneur, armé de son petit pistolet automatique, prit le devant de la forte colonie de militaires et de policiers équipés d’armes de guerre, de gaz lacrymogène et d’un camion à eau. Lorsqu’ils furent à l’entrée de la maison, ils trouvèrent Mossô assis, somnolent. Mais leurs présences le réveillèrent et, à nouveau, il se mit à aboyer. Mossô le faisait de toutes ses forces, et comme il s’apprêtait pour sauter sur « les assaillants », le camion à eau le repoussa d’un seul jet. Il s’écroula et un officier l’aspergea de gaz lacrymogène. Mossô s’affaiblit, le gouverneur ordonna qu’il fût pris et mit dans une voiture. Aucun membre de son équipe eu le courage d’aller vers Mossô.
- Menottez-le ! Et ramenez-le dans la voiture du commissaire ! dit le gouverneur d’un ton coléreux.
- Allez-y! ajouta le commissaire en poussant deux policiers vers Mossô.
- Vous avez peur qu’il va vous faire quoi? Reprit le gouverneur.
- Il a la rage. Ce monsieur est enragé. La rage n’a pas d’ami, patron, répondit un policier.
Un autre policier se détacha de la foule et fonça sur Mossô. Il le saisit par la ceinture et il reçut un croc de l’homme-chien. Mais l’homme ne recula pas, il ne le lâcha pas. C’est ainsi que deux autres policiers et un militaire vinrent à sa rescousse. Ils neutralisèrent Mossô qu’ils menottèrent et transportèrent pour aller jeter dans la camionnette de la police.
Mossô fut jeté en cellule d’abord, puis le lendemain, comme il aboyait et grognait de plus en plus, il fut interné à l’hôpital central. Le médecin lui diagnostiqua un « trouble psychotique aigu ». Il a dû, pour le faire, lui injecter quelques doses de somnifère.
- Wouop! Wouop wouop! Wouop!
Mossô s’est réveillé. Mossô a recommencé sa vie de chien. Les infirmiers commis à sa garde accourent, munis d’une lampe-torche car depuis deux semaines cet hôpital est en panne de courant électrique. Tandis qu’ils cherchaient à la calmer, puis à l’injecter, Mossô mordit un infirmier sur le front et s’évada par la fenêtre ; et c’est ainsi qu’il disparut dans l’obscurité.
Le lendemain, les radios, les journaux, l’internet consacrèrent leurs contenus exclusivement sur celui qu’ils surnommèrent « l’Homme-Chien ». Ils le dépeignaient comme un fugitif mi- démon, mi- martyr. Le gouverneur et ses troupes se mirent à sa chasse, aidés par les témoignages des habitants. On l’a aperçu ici, il est entré dans telle maison et s’est emparé des restants de nourriture, il a croqué le bébé de…, il s’est jeté dans le fleuve… Le gouverneur et ses troupes sont à ses trousses.
- Wouop wouop! Wouop! Wouop wouop!
Mossô aboie, il n’a pas cessé de grogner, mais où est-il? Tantôt il aboie dans une maison, tantôt il aboie dans le marché, tantôt il aboie dans le fleuve, tantôt dans la bananeraie, tantôt depuis l’intérieur de la morgue de l’hôpital central. S’il suspend d’aboyer, c’est pour demander pardon à Mawane. Il dit qu’il ne sait pas ce qui l’a poussé à voler son chien. Juste cela et Mossô se remet à aboyer encore plus violemment, à grogner comme le typhon trump.
Des semaines passèrent. Le gouverneur et les forces de l’ordre sont toujours sur les traces de Mossô. Parfois c’est une manche de sa chemise qu’ils découvrent, parfois c’est un morceau détaché de son pantalon. Mossô est devenu une bête, il est plutôt un fantôme, et il erre. Le gouverneur est à sa chasse. Il est déterminé à le ramener dans son lit d’hôpital. Pour cela, il n’hésite pas à consulter les devins. Tous lui disent la même chose:
- « Je n’y peux rien car Mossô paie le prix de ses péchés. Il a mangé le chien interdit. La rage a consumé son corps; et son âme aboie, qui cherche la rédemption. » Tous les devins qu’ils consultent lui renvoient le même message.
Par MOMOKANA Augustin Roger
MEDIAS
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