Chez nous les Bamilékés de la Menoua, la cérémonie de la chaise est un incontournable aussi bien pour l’homme que pour la femme. Il s’agit d’une étape capitale pour tailler sa place au sein de la communauté.
Pourquoi la cérémonie de la chaise ?
Au départ, il n’était pas permis à l’enfant de s’asseoir sur une chaise dans la case paternel qui, foncièrement, n’avait qu’une seule chaise c’est-à-dire la chaise du père. Ainsi l’enfant devait s’asseoir soir à même le sol soit sur un tronc couché. Et lorsque le père recevait des amis méritant, il sortait de son grenier des chaises pour les accueillir.
Une fois que l’enfant adulte, pour montrer qu’il est devenu un homme, il a l’obligation, en plus de posséder une maison, de s’asseoir sur ses chaises et d’avoir des enfants.
S’asseoir sur la chaise consiste à se faire installer sur la chaise d’abord par son ntenkap, ensuite son grand-père maternel et enfin par son père; en ce qui concerne l’homme.
La femme, quant à elle, invite son ntenkap à la maison afin de lui verser ses droits : la chèvre, le sac de ntenkap, le porc, la tine d’huile, un mortier de taro à la sauce noire ou jaune, et bien d’autres menus bien.
Qui c’est que le Ntenkap ?
Il y’ a au départ de toute famille une femme. Notre société est matrilinéaire. Cette femme-là était l’épouse de Nteikap, c’est-à-dire que ce dernier avait déboursé de l’argent pour « l’acheter » afin d’en faire sa propriété.
Nteinkap est donc un aïeul à qui chaque descendant doit payer un tribut. Même si, apparemment, ce dernier croit n’avoir aucune relation directe avec sa famille. Il se situe parfois à la sixième génération. Dans les familles, le ntenkap est un ancêtre incontournable.
Le ntenkap est si important que chaque fois qu’il y a un décès dans sa lignée, il doit en être informé. C’est ainsi qu’en cas du décès d’un homme, la famille est tenue d’aller remettre sa machette et un de ses habits chez ntenkap. Le ntenkap ou son représentant ouvre la maison sacrée puis à l’aide du sel de l’huile et parfois de l’eau, annonce la perte d’un fils et sollicite la protection de la famille.
En cas du décès de l’époux d’une femme, le ntenkap de cette dernière vient au deuil le ngang, jour où la veuve se dépouille de toute la souillure endurée depuis le décès de son époux. On a préparé son taro, sa boisson ; on a prévu du sel et l’huile, et les autres nécessaires qu’il va offrir aux ancêtres dès son retour à la maison en annonçant la triste nouvelle aux ancêtres.
Dans le cas où la famille du défunt n’a pas annoncé la triste nouvelle au ntenkap de la veuve, vaille que vaille, elle ira là-bas et cela lui coûtera encore plus cher. Lorsqu’il effectue lui-même le déplacement, il éprouve la compassion et sa peine face au nouveau statut de sa fille.
Qu’est-ce qu’il faut pour le ntenkap ?
La cérémonie de la chaise chez ntenkap nécessite une concertation préalable entre le fils et l’aïeul. Il s’agit d’une rencontre au cours de laquelle le ntenkap rappelle à son fils ce qu’il faut pour que la cérémonie ait lieu.
Il y a un an, j’étais chez mon ntenkap à Baleveng. Jean Michel Kemda était vendredi dernier chez son ntenkap à Bamendou. Au constat, les incontournables ou exigences peuvent varier d’un village à l’autre. Tout dépend des us et coutumes et aussi de la mentalité du ntenkap.
A Baleveng il n’y pas de porc sur pied, mais le kondrè bien fait. Généralement, une grosse patte de porc pour préparer le kondrè du ntenkap. Et puisque vous vous faites accompagner par une forte délégation –généralement la famille et les amis proches- vous devez aussi faire un repas pour votre groupe. Les ancêtres avaient dit qu’il vaut mieux prévoir vos victuailles lorsque vous allez à la cérémonie chez quelqu’un que de compter sur votre hôte.
A Bamendou, en plus de deux chèvres, de deux tabourets, de deux tenues, de deux cornes, de la tine d’huile, du sac de sel, des casiers de bières, du sac du ntenkap, du paquet des enfants du ntenkap, du pourboire aux membres de la famille du ntenkap, du taro de ntenkap, Jean Michel Kemda a remis un porc sur pied. D’ailleurs, il a dû se rendre au marché de Mbouda pour l’acheter, ayant prévu sa cérémonie le jour où aucun marché ne se tient dans la Menoua.
Malgré les différences observées au niveau des exigences qui, ne sont pas liés au coût de la vie mais aux appétits insatiables des successeurs et de leur entourage, le rituel demeure immuable.et c’est là le plus important. La famine ne devrait pas porter un coup aux rituels.
Les étapes du rituel de la chaise
En vérité, la cérémonie de la chaise est apparemment facile, mais lorsque vous observez de près, il s’agit d’une véritable épreuve de nerfs aussi bien pour l’officiant que pour le fils.
Il y a d’abord le rendez-vous avec les ancêtres où l’on conduit le fils portant lui-même ses chèvres. En même temps que l’officiant le présente aux ancêtres, il présente également les chèvres.
Par la suite, après avoir offert les offrandes aux ancêtres et aux divinités, reste le rituel de la chaise proprement dit. Il ne se passe pas dans la case sacrée, mais à l’extérieur, sous les yeux du public.
Le Ntenkap de Jean Michel Kemda c’est Mo’o Nwemba Nkuessong. Il est le chef du village Touodzah à Bamendou, dans l’arrondissement de Penka-Michel. On ne vient pas à la chefferie comme on vient chez un habitant ordinaire. Vous avez affaire à tout le village et parfois aux étrangers venus pour leurs propres problèmes.
Ici, Mia Ma’a officie. Après avoir vérifié que les incontournables : les tenues, les chapeaux, les cornes, le sac, les enveloppes et les tabourets correspondent à ce qui a été indiqué, elle va chercher les racines et le jujube nécessaire au blindage des tabourets.
La deuxième étape consiste à habiller le Ntenkap devient au nom de son fils venu. Le public exulte. Ntenkap n’est pas assis sur la chaise, il s’assoit. Puis elle s’occupe de Kemda. Une fois qu’elle lui a remis tous ses attributs, elle se fait aider par Ntenkap pour assoir le fils sur la chaise.
La cérémonie de la chaise est accomplie lorsque ntenkap et son fils ont partagé du vin de raphia servi par Mia Ma’a, car c’est pendant ce temps que des enfants de ntenkap viennent faire allégeance à leur nouveau fils et père.
L’anoblissement du fils.
Par la suite, Ntenkap et ses conseillers se concertent pour quelques minutes. Puis Mo’o Nwemba Nkuessong reprend la parole, et dans une ton solennel, « Une fois de plus je vous souhaite une chaleureuse bienvenue et un agréable séjour ici Touodzah. Je vous annonce que désormais mon fils s’appelle MANFO KEMDA Jean Michel. »
Aussitôt dit et dans le brouhaha des hommes et des femmes qui dansent et nettoient les pieds de Manfo Kemda, Mo’o Nwemba Nkuessong Michel se retire, suivi par sa famille. Au même instant, des femmes dressent la table. Nous devons refaire nos forces, avant de nous remettre en route. Il y a le taro, le kondrè, il y a les ignames jaunes, le mets de pistache et le ndjapche. Il y a de la bière, du vin rouge et du wouski. Il est presque 20 heures.
Ainsi s’est déroulée la cérémonie de la chaise de Manfo KEMDA Jean Michel chez son Ntenkap à Touodzah dans le groupement Bamendou.
Pour complément d’information, il reste à Jean Michel Kemda de s’asseoir sur la chaise chez son grand-père maternel. La troisième et dernière chaise ce sera chez son géniteur.
Glossaire
Ntenkap : le propriétaire de la lignée. Le premier homme qui à débourser de l’argent (ce devait être le troc) pour acheter la femme de qui nous descendons.
Manfo : au sein d’une chefferie ce titre renvoie au frère cadet du fô (le chef ou le roi). Ainsi au sein du village, Manfo jouit de grandes prérogatives que lui confèrent le titre et son rang. Il fait partie des proches du fô.
Tio’mbou : c’est une personne qui reçoit, à qui on doit donner. En tout cas, un des invités de Manfo Kamda m’a confié que lorsqu’il avait accompli son rituel de la chaise, son ntenkap lui a attribué ce titre-là.
Fô’ghap : une personne réputé pour son sens du partage. Il partage ce qu’il possède avec les autres. Ce titre m’a été attribué à l’issue de ma cérémonie de la chaise. J’en étais surpris lorsqu’un ami m’a rappelé que je passe mon temps à informer les gens sans contrepartie. Là j’ai compris que personne ne peut échapper au contrôle de ses ancêtres.
Lorsqu’il m’avait été demandé de formuler mes vœux aux ancêtres, j’avais également demandé qu’ils n’oublient pas d’accorder leur bonté à tous ceux qui m’accompagnent. Et deux jours après la cérémonie, un ami m’a appelé pour m’annoncer qu’il avait reçu un appel téléphonique d’une institutrice à Yaoundé. Elle l’invitait à venir chercher son passeport trouvé le sac d’un élève. L’élève l’avait ramassé à la poubelle. Mon ami avait perdu huit mois plutôt, dans un taxi de ville qui l’avait transporté de l’aéroport de Nsimalen pour le rond-point de la poste centrale, son sac contenant ses effets personnels, alors qu’il revenait de la France.
Case sacrée : chaque concession possède sa case sacrée. Pour celles qui n’en n’ont pas, elles se contentent de choisir un coin de la maison pour installer leurs ancêtres. Les ancêtres sont représentés par leurs crânes. Les membres de la famille leur font des offrandes en cas de nécessité ou pour tout simplement solliciter leur concours pour une question précise.
Augustin Roger MOMOKANA
MEDIAS
Festival International Reconnection (FIR) : le rendez-vous des ancêtres s’installe à Dschang.
Du 5 au 8 février, l’Alliance Franco-Camerounaise de Dschang deviendra le centre de gravité d’une quête spirituelle et culturelle profonde, accueillant des délégations venues du Tchad et des États-Unis.
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