#Komiaza.com - En principe, les jumeaux sont un don spécial de Dieu (Ssi) et, en tant que tel, les parents se doivent d’organiser une cérémonie traditionnelle en leurs noms pour exprimer leur gratitude au Créateur. La cérémonie en question c’est le Ssi ou cérémonie de retrait des jumeaux. Ssi ou Ndeum est synonyme de Dieu chez les Yemba de la Menoua. Mais ssi (précédé du nom) signifie une divinité, tandis que me’ssi ou me’leum signifie les divinités.
La cérémonie de retrait des jumeaux que nous avons organisée du 15 au 19 novembre est derrière nous. Elle a été un grand moment de réjouissances, de gratitude, de prière et de partage. Le Ssi comprend quatre grands moments : l’entrée de Mègni et des Pô Mefack (désignation générique des jumeaux dans la Menoua) dans le n’kiet ou « maison sacrée », la sortie du Ssi (étape où la cérémonie quitte le n’kiet où 90 pr cent des rituels se sont déroulés) pour une première parade dans la cour de la maison ou concession, la grande parade Ssi en présence des invités et du village, et l’accompagnement du Ssi qui se fait au lieu sacré du quartier (seuls les officiants principaux et la famille concernée y prennent part).
Contrairement aux funérailles où, en principe, les hôtes sont connus, où le budget est défini et arrêté, le Ssi a cette particularité que les officiants se gardent de tout vous lister pendant l’étape de préparation. Pour cela et pour plusieurs autres raisons de nombreuses personnes, sans doute étrangères à nos us et coutumes ou les pratiquants des spiritualités occidentales, considèrent le Ssi et d’autres célébrations comme des sources de dépenses et d’endettements. Ce qui n’est pas vrai. Je dois dire que personne n’organise le Ssi pour se vanter, personne ne l’organise pour étaler sa fortune, personne ne l’organise pour plaisanter. Nous le faisons pour exprimer notre gratitude au Créateur qui nous a choisis pour donner naissance aux jumeaux, pour magnifier ces merveilleux enfants que nous avons mis au monde, pour accepter publiquement et porter notre qualité de parents de jumeaux, pour accomplir notre devoir envers la communauté, pour assumer nos us et coutumes.
Les imprévus
Aussi, même si 20 ou 30% de l’argent dépensé n’a pas été mentionné lors de l’étape de préparation de la cérémonie où Téfouelghou, le principal célébrant qui est assisté par Mègni Zoho, vous décline le nécessaire (nombre de chèvres, nombre de contrevents, frais du melang, ses honoraires, les frais pour déplacer les principales mègni, le nécessaire pour la plantation du bananier plantain, la décoration des canaris, etc.), il va sans dire que lorsque vous vous retrouvez au cœur de la cérémonie, vous comprenez bien que vous devez vous en acquitter. Ce sont ces surprises à n’en point finir qui font aussi la charme de la cérémonie du Ssi. Elles vous enseignent de ne jamais jurer de la peau de l’ours avant de l’avoir tué, de ne pas être carré comme cela se fait chez d’autres civilisations.
En ce qui concerne notre cérémonie, ces surprises ont commencé avant le début effectif du Ssi. Et la première surprise concerne la « maison sacrée »: construire le n’kiet sorte de clôture à l’intérieur duquel se déroule la partie rituelle et cultuelle de la cérémonie ; puis il y a le nombre de repas à servir aux mègni, il y a la cérémonie de clôture du Ssi qui mobilise uniquement les officiants et la famille concernée. Pendant le séjour au n’kiet, le jujube et l’arbre de paix sont très présents. D’ailleurs, chacun reçoit une tige d’arbre de paix. Les jujubes vont directement dans les n’kang (canaris) des jumeaux.
Pendant cinq jours – du 15 au 19 novembre 2024-, c’est la fête à la maison. Vous donnez à manger et à boire à vos hôtes, mais généralement plus de la moitié de ces personnes ne viennent pas les mains vides. Il y en a qui nous ont gardés des épis de maïs, la pomme de terre, l’igname jaune, des régimes de plantain ou de banane ; et sans oublier ceux qui nous ont soutenus financièrement.
La danse du Ssi
La grande parade du Ssi est marquée par deux grands moments : la descente du Ssi par le père de Mègni qui est suivi de toutes les autres personnes concernées : le grand-père maternel de Mègni, mes beaux-fils, les amis et ma famille maternelle. La descente se fait sous le rythme du gong, des castagnettes, des flûtes et de la chanson entonnée par Ma’a Drefi (en ce qui a concerné ma cérémonie) reprise par le chœur des mègni qui forme un cercle au milieu de la cour. Lorsque la descente est terminée, Mègni fait son entrée avec les jumeaux et Tègni. Nous sommes recouverts d’un grand pagne de Ndop. Il y a ensuite le rituel de la couverture, et enchainement avec le Ssi. Cette fois, les gens dansent et viennent « mettre les sacs » : celui de Mègni, celui de Tègni et celui de chaque enfant. Dans un foyer où on a des jumeaux, la cérémonie n’écarte pas les frères et sœurs des jumeaux. Plus tard, le soir, j’ai dépouillé mon sac, et vous ne pouvez pas vous imaginer combien « ils m’ont lancé ».
Lorsque la cérémonie de clôture se précise, les nouveaux noms attribués aux uns et aux autres se vulgarisent : Mègni Ntem (mon épouse), Tègni Sowé (moi-même), Mègni Ndii (ma mère), Teikeu (celui que j’ai choisi pour mon sac). Les jumeaux quant à eux ne changent pas de nom, étant donné qu’à leur naissance ils ont reçu les noms appropriés. Ils ne vous disent pas que désormais voilà comment vous serez appelé, mais ils vous appellent sous votre nouveau nom. Outre le nom, j’ai désormais le droit de faire valoir, partout cela est nécessaire, mon titre et ma qualité. En plus, si j’ai un chapeau sur la tête, je ne pourrais plus l’ôter devant n’importe qui. Ce serait à moi de discriminer.
Petit lexique du Ssi
Ssi : Dieu le créateur, cérémonie de retrait des jumeaux. On dit aussi N’deum.
Men lefack /Mô lefack : un jumeau. Appellation commune. Néanmoins, il arrive que pour faire la différence entre le jumeau et ses frères on l’appelle « efô », c’est-à-dire « chef ». Cela relève de sa qualité d’enfant extraordinaire, parfois doté de pouvoirs surnaturels.
Epô Mefack : les jumeaux. Les enfants qui viennent au monde avec le cordon ombilical autour du cou, ou qui envoient les pieds jouissent aussi du statut de jumeaux. Cependant, ils ne portent pas les noms spécifiques aux jumeaux.
Mègni : la mère de jumeaux. Le titre est suivi du nom propre. Ainsi Mègni Ntem parce que mon épouse s’appelle Temfack.
Tègni, Teneh, Teni: le père de jumeaux. Ce titre est suivi du nom que Téfouelghou a choisi pour lui. Généralement, il le fait suivre de la racine du nom. Dans mon cas, étant donné que depuis ma tendre enfance on m’appelle Soweto, il m’a attribué le nom Tègni Sowé. Dans l’espace yemba on ne dit pas Tagni. Dans le grand Mifi on dira Tagni et non Tègni ; dans les Bamboutos ce sera Tané.
Mègni Zoho : la mère de Mègni, une mègni qui a fait sensiblement le même nombre de jumeaux que Mègni. Elle est choisie dans la famille, s’il y en a, dans le quartier, dans le village. Il peut arriver que l’on ailler cher hors du village. Elle devient une proche de la famille.
Mègni Ndii : grande Mègni, la mère qui a enfanté Tègni d’une part, et la mère qui a enfanté Mègni d’autre part. Si nos génitrices ne sont plus en vie, chacun va choisir son mègni Ndii parmi ses proches (sœurs, tantes).
Teikeu/ Tègni N’keu : littéralement, petit tègni, serviteur de Tègni. Il lui revient de porter la chèvre lors de la sortie du Ssi dans la cour et de porter le sac de Tègni lors de la grande danse où les danseurs sont appelés à mettre quelque chose dans les sacs des parents et des jumeaux.
Tefouelghou /Télaha : grand prêtre ou prêtresse qui officie la cérémonie de retrait des jumeaux.
Melang : plantes que l’on mélange, écrase, leur associe de l’huile, l’acajou et bien d’autre ingrédients. Il y en a que l’on mange, et d’autre pour se oindre le corps.
Ndwet : décoction d’herbes et racines que l’on fait boire et s’en sert pour laver les jumeaux ou les enfants qui ont des difficultés au plan de la santé ou d’ordre spirituel. Mais parfois, on le boit pour purifier le corps. C’est le cas du Ndwet To’oh.
Nkang : canari décoré dans lequel on met le jujube de chaque enfant. Les nkang sont installés dans un coin de la maison, loin de tout contact régulier avec les objets, mais facile d’accès. Excepté la mère du jumeau, personne en dehors de lui-même ne doit introduire sa main dans le nkang. Le nkang d’un enfant est choisi en fonction de son énergie cosmique.
N’kiet : le contrevent dont le père de Mègni et quelques autres personnes désignées se servent pour délimiter la maison sacrée au reste de la concession.
Evouh : la chèvre, ici le bouc. Plusieurs chèvres interviennent dans l’accomplissement du Ssi. Le nombre boucs dépend du nom de fois le couple a fait des jumeaux. Généralement nous pouvons résumer cela à trois : celle qui est donné pour annoncer la cérémonie, celles qui rentrent dans la cérémonie même.
N’gap : la poule. Trois poules sont nécessaires. Chacune joue un rôle à une étape précise de la cérémonie.
Nkendong : un ou deux grand (s) régime (s) de plantain et un bidon d’huile de palme sont posés dans la maison sacrée, à la portée des mègni. Chez moi elles n’ont pas brûlé pour manger, mais elles se l’ont partagés et chacune est rentrée chez elle avec sa part.
Donfack : le frère ou la sœur ainé.e des jumeaux
Kenfack : le frère ou la sœur cadet.te de jumeaux.
Nguedia : le jumeau dont le frère ou la sœur est décédé.e à la naissance.
Nguefack, Tiofack, etc. : le premier jumeau
Temfack, Fo (oue) lefack, etc. : le deuxième jumeau.
Gratitude et remerciements
Au nom de ma famille et en mon nom propre, j’exprime ici ma gratitude et ma reconnaissance à toutes les personnes qui nous ont apportés leurs soutiens dans l’accomplissement de cette importante coutume. Votre geste nous a touchés au plus profond de notre cœur, et nous prions le Créateur de solidifier sa bienveillance sur vous et de vous rembourser au centuple ce que vous avez bien voulu nous apporter pour l’organisation de notre Ssi.
Augustin Roger MOMOKANA
MEDIAS
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