Entretien avec Mafokou Kenfack Raissa, Expert en Géographie des Risques, sur la Falaise de Dschang.

Entretien avec Mafokou Kenfack Raissa, Expert en Géographie des Risques, sur la Falaise de Dschang.

#Komiaza.com - Le mouvement de terrain en cause a provoqué de nombreux morts dont 12 corps seulement ont pu être extraits des terres. Les engins de travaux publics, les cars de transports des personnes engloutis lors du deuxième glissement de terrain ont eux aussi été retrouvés et traqués hors du site de la catastrophe.

Mafokou Kenfack Raïssa est Doctorante PhD au Département de Géographie de Université de Dschang. Expert en Géographie des Risques et en SIG, elle a accepté de partager avec Komiaza.com son analyse sur le double glissement de terrain survenu le 5 novembre à la falaise de Dschang.

Dites-nous, Madame, comment expliquez-vous la catastrophe survenue à la Falaise de Dschang le 5 novembre ?

Le double mouvement de masse survenu le 5 novembre dernier au niveau de la « falaise de Foréké-Dschang » est une catastrophe d’origine naturelle liée aux caractéristiques physiques de ce milieu sensible. En effet, toutes les conditions biophysiques étaient déjà réunies pour que les mouvements se produisent. Nous avons concrètement :

- Le site : le mouvement s’est déroulé sur amphithéâtre de tête de vallée : Il s’agit des sites très favorables aux mouvements de terrain.

- Des pentes très abruptes de plus de 25%, sur un versant en forme convexe.

- Les formations meubles de la zone du glissement qui sont épaisses, et dominées par un horizon d’altération friable qui a sans doute facilité les fissurations, le cisaillement et la mise en mouvement du matériau plastifié par les infiltrations d’eau. Les observations sur le terrain révèlent une hétérogénéité des couches constituées d’une mince couche de sol latéritique, du phosphate occupant les 2/4, un mélange  du sable et de l’argile.

- Un facteur déclencheur : des fortes précipitations enregistrées dans la zone en fin octobre et prédites par l’Observatoire National des Changements Climatiques (ONACC) ont contribué pour la saturation du manteau d’altération.

- La couverture végétale jeune et dense sur un sol meuble et pentu a favorisé l’infiltration des eaux.

Notons que la route qui traverse la zone connait un trafic très dense. Elle subit de nombreuses pressions des poids lourds. Les chutes de blocs observés à certains endroits par des témoins étaient déjà des signes avant-coureurs pour une telle catastrophe. Les activités de déblaiement (par des vibrations) engagées après le premier mouvement auraient accéléré le second mouvement de plus grande ampleur.

Contrairement à ce que vous dites, les autorités administratives pointent un doigt accusateur sur les pratiques agricoles.

Pour nous, ce mouvement n’a rien à voir avec les pratiques agricoles aux alentours. D’après les premières observations des experts, les caractéristiques biophysiques (pentes, lithologie, forme et orientation du versant) de la colline la prédisposaient à subir ce mouvement tôt ou tard. La seule activité anthropique (dans un temps long) qui a joué un rôle important dans la survenue de ce mouvement est le trafic routier très dense. Je le dis et répète que le seul facteur anthropique ici c’est le trafic routier extrêmement dense avec des poids lourds sur une route construite sur un terrain extrêmement fragile. Les poids des véhicules à des impacts sur le milieu.

Est-ce que le risque de glissement pouvait être prévisible, si oui comment pouvait-on le contenir ?

Ah là ! Là ! Ce risque n’était pas prévisible. Il s’agit d’un phénomène naturel et en tant tel, il n’est pas évitable. Ne dit-on pas souvent qu’il n’existe pas de risque zéro ?  En tant que zone sensible, les conditions étaient déjà réunies pour que cette catastrophe survienne. La seule option était, après le premier mouvement, de limiter les dégâts en prescrivant un arrêt obligatoire et strict de la circulation dans et vers la zone et en évitant toute activité de déblaiement. Ce qui malheureusement n’a pas été le cas. Sans doute à cause du manque d’informations appropriées sur la nature du phénomène. Les autorités n’ont pas eu un recours préalable aux experts, leçon qu’elles doivent retenir.

Comment redonner confiance aux usagers de cette route, suffira-t-il de rétablir la circulation ou faudra-t-il des travaux spécifiques le long du linéaire ?

Pour le moment, il ne s’agit ni de redonner confiance aux usagers de la route ni de rapidement rétablir la circulation au risque de compliquer la situation. La zone de glissement n’est pas encore totalement stable ou en équilibre puisqu’elle présente encore des fissures. Il faut prendre du temps, pour trouver des initiatives fiables, en menant des études fines et des travaux spécifiques d’urgence le long de cette route. À ce titre, il est à noter que l’équipe des Géographes de l’Université de Dschang a déjà, dans des études préliminaires, identifiée sur ce tronçon à partir du pied de l’escarpement (Nteingué) d’autres points critiques (17) susceptibles de subir des mouvements pareils.

Néanmoins, si le Gouvernement envisage la reconstruction de la route de la falaise de Foréké-Dschang, il devra envisager des tunnels ou des viaducs afin de minimiser les risques de glissements de terrain.

A défaut de cette hypothèse il faudra tout simplement fermer cette route trop meurtrière ?

Il est nécessaire de rappeler que l’escarpement de Foréké-Dschang plus connu sous le nom de la « falaise de Foréké-Dschang » est sur le plan géomorphologique situé sur la bordure du plateau Bamiléké. Il s’agit d’une zone de transition très escarpée entre ce plateau (située en moyenne à 1450m d’altitude) et la plaine des Mbo (située à 700 m). En tant que telle, elle est une zone de prédilection et de sensibilité (forte pluviométrie, pentes abruptes, versants convexes, une lithologie constituée des couches fortement altérées, et un fort trafic routier) aux catastrophes naturelles à l’instar du double mouvement de masse survenu le 5 novembre dernier, qui a causé de nombreux dégâts humains et matériels et dont le bilan ne fait que s’alourdir. Cette catastrophe vient s’ajouter aux nombreux accidents meurtriers que l’on a déjà enregistrés à cet escarpement, puisqu’il est traversé depuis les années 2000 par la régionale n° 17 qui relie la région de l’Ouest à celle du Nord-Ouest et du Littoral. L’ampleur de ces accidents fait aujourd’hui de la « falaise de Foréké-Dschang » l’une des zones accidentogènes de la région et du Cameroun.

À la question de savoir s’il faut définitivement fermer cette route en raison de ces multiples accidents et après la catastrophe du 5 novembre, nous dirons que le plus important, c’est de préserver la vie des personnes. Mais il ne faut pas perdre de vue que cette route est d’une extrême importance pour la région. Vous comprenez donc que la pire des décisions serait de fermer ou d’abandonner cet axe. Puis qu’il permet de booster notre économie et l’économie nationale. Pour l’instant, il faut privilégier des actions de sécurisation des personnes et des biens en interdisant des activités autour d’un site, qui après un choc cherche encore à s’équilibrer. Il s’agit à présent et dans un futur proche d’envisager des études approfondies (géophysiques, géotechniques), avec des experts clés pour identifier les types d’aménagement adéquats pour cette zone à forte sensibilité.

Quelles propositions concrètes faites-vous pour minimiser les risques d’effondrements et de glissements de terrain dans la falaise ?

Pour minimiser les risques de mouvement de masse dans la zone de l’escarpement de Dschang, il serait nécessaire de faire une évaluation environnementale détaillée de la zone. Il s’agit plus précisément :

- d’identifier ou de cartographier les zones/points de forte susceptibilité aux mouvements de masse le long de ce trajet, en précisant pour chacune des zones son dégrée de susceptibilité. Ce travail a déjà été amorcé par les Géographes.

- de réaliser des études géotechniques fines pour fournir des informations clés sur les caractéristiques géotechniques des sols le long de cette zone. Les experts géotechniciens seront d’une extrême importance dans cette étape.

- de sensibiliser les populations fréquentant ces zones. Elles doivent rester toujours attentives, elles doivent observer leur environnement pour identifier des signes étranges, leur culture et connaissance du risque doivent être renforcées.

L’ensemble de ces études pourra permettre de prendre des décisions spécifiques et adaptées pour chaque point critique identifié et caractérisé. Et parmi ces solutions ou décisions :

- certains sites ou points critiques nécessiteront des aménagements en palier avec des murs de soutènement tandis que sur d’autres, les constructions des verrous enrochés ou bétonnés seront plus adéquates.

- d’autres encore nécessiteront des actions de restauration par des espèces végétales stabilisatrices des versants, surtout ceux qui ont une faible pente. À cet effet, les experts forestiers pourront nous aider à identifier les espèces à enracinement profond.

- après ces travaux, les véhicules d’un certain poids peuvent être interdits de circuler dans cette zone sensible.

Vous insinuez que l’on doit rouvrir la route tout en minimisant les risques à travers l’identification des véhicules autorisés sur cet axe ?

Effectivement, l’on peut minimiser les risques en interdisant aux véhicules d’un certain tonnage d’emprunter la « Falaise de Foréké-Dschang ». Cela relève de la compétence du Ministère des Transports. Cela sous-entend que les véhicules d’un certain tonnage peuvent être contraints de passer par Bafang. Néanmoins, on peut décider d’ouvrir la route à tous les types de véhicules, mais en renforçant, par exemple, les paliers à chaque niveau potentiel de glissement de terrain ou sites instables. On pourra aller loin, en installant à chaque point critique un capteur de signaux.

Un capteur de signaux…

Les géologues, par exemple, peuvent à partir des études qu’ils ont menées, proposer l’installation de capteurs à divers niveaux. Ces capteurs envoient des signaux vers un récepteur basé à l’Université de Dschang où quelque part non loin de la ville de Dschang selon la décision politique. Ce récepteur est un site de recherche tenu par des personnes qui savent analyser les données enregistrées et transmettre en temps réel les informations sur la falaise à qui de droit. Si un tel dispositif avait existé, il n’y aurait pas eu de morts parce qu’une fois alertées, les pouvoirs publics auraient pris des mesures appropriés afin que personnes ne se retrouve dans le périmètre de la zone. Par exemple, une barrière de sécurité aurait été créée avant la ville de Santchou, et l’autre sur le plateau de Litieu. Cela pour renvoyer les automobilistes et tous les autres usagers de cette route. De même, une communication via des porte-voix  aurait alerté tous les travailleurs dans les champs en leur indiquant la conduite à tenir. On n’aurait pas envoyé des tracteurs sur le site avant de s’être rassuré que le sol s’est stabilisé. En fait, le système d’alerte est déclenché dès lors que les pluies ont atteint le seuil critique. Dans la zone en question, 50mm de pluie de plus  (en un jour ou plusieurs jours de suite) suffisent pour occasionner des glissements. D’où le rôle important d’une station de météorologie. Les messages d’alerte que le Gouverneur de la Région ventile sont louables, mais est-ce qu’ils atteignent le Monsieur ou la Femme qui n’a pas de téléphone androïde ou une bonne culture numérique ? Cela dit, des efforts sont à faire pour que les messages atteignent la plus grande couche des habitants. L’information doit absolument parvenir aux plus vulnérables.

On parle de plus en plus d’une voie de contournement.

Cela est possible si le gouvernement dégage les moyens conséquents. Avant de mettre sur pied une route, on fait appel aux des experts.  Cela commence par les topographes qui viennent consulter le milieu en vue de fournir les données sur les dénivellations ; ensuite viennent les géotechniciens qui fournissent les informations sur les typologies des sols, ce qui permet aux ingénieurs des ponts et chaussées de définir le type de routes adaptées aux milieux, les types de matériaux pour chaque route, etc. Vous comprenez qu’il y a une étude approfondie préalable que l’on devra faire sur chaque proposition, avant d’arrêter la voie de contournement la plus appropriées.

Vous êtes sur le point de boucler votre thèse de Doctorat PhD à l’Université de Dschang, et la falaise fait partie du terrain de vos recherches.

Je travaille sur les catastrophes hydro climatiques et les inégalités environnementales dans les villes de l’Ouest-Cameroun. J’utilise une approche qu’on appelle écologie politique. Il s’agit d’une approche qui questionne les acteurs de la fabrique urbaine : comment leurs actions impactent sur la vulnérabilité aux catastrophes ? Que fait le citadin pour être vulnérable ? Que fait le politique qui est le maire ? Que fait le technicien de la ville ? En somme, je questionne les responsabilités des personnes dans l’occurrence des glissements de terrain, les inondations dans les villes de l’Ouest–Cameroun.

Ressortons par les différentes responsabilités. Que sont-elles ?

La première responsabilité est la nature. Personne ne pouvait empêcher qu’il y ait des montagnes là-bas. Personne n’a décidé que la zone soit escarpée. Personne n’a choisi que cela soit en altitude. Il s’agit d’un choix de la nature.  Nous ne pouvons pas incriminer la nature. La deuxième responsabilité est humaine. Nous avons créé la route dans un site sensible. On dit souvent que « l’Homme propose, Dieu dispose », ici c’est « la nature propose, nous disposons ». Nous l’avons domptée à notre manière. La troisième responsabilité incrimine l’Etat. Vous savez, il y a ce qu’on appelle la protection civile. Elle avait son rôle à jouer en tant que protecteur. Elle n’a pas fait le boulot. Voyez-vous, les populations mènent des activités dans un site qu’elles ne maitrisent pas. Il relève de la compétence du gouvernement de cultiver la population parce que face à une catastrophe nous ne savons pas quel comportement adopter. Certains étaient au champ lorsque le mouvement s’est produit. Il y a des choses basiques qu’on doit apprendre aux populations. La quatrième responsabilité est celle des populations car elles doivent apprendre à observer la nature. Quand tu vis dans un environnement, tu dois le connaitre, de telle sorte que si tu observes un changement, tu donnes le signal d’alerte. Si tu vis sur un flanc de colline et qu’à un moment donné tu constates que des pierres commencent à se détacher, tu ne dois pas douter qu’il y a un phénomène naturel en cours. Ce que tu dois faire, c’est d’en parler afin que les pouvoirs publics prennent des mesures d’anticipation qui peuvent être l’évacuation de la zone, la circonscription de la zone, etc. La cinquième responsabilité repose sur les inégalités sociales. Il est inadmissible que dans une ville comme Dschang vous trouvez des gens qui ont 20 terrains alors qu’à côté il a une masse qui n’a pas accès au foncier. C’est vrai que ces personnes ont travaillé pour gagner de l’argent avec lequel ils ont acheté ces terrains, mais sur le plan social cela est une inégalité que l’on doit combattre. Il y a d’un côté l’extrême richesse, de l’autre l’extrême pauvreté. Les gens construisent sur les flancs de montagnes ou les zones de marécage faute de moyens pour s’octroyer des terrains hors de tous risques. Regardez ce qui se passe en face de la station BOCOM, je n’ai pas envie de prédire ce qui se passera là-bas. Est-ce que les pouvoirs publics diront qu’ils n’ont pas vu la catastrophe venir ? Il est temps pour eux de prendre des mesures préventives alors que rien ne s’y est encore produit.

Je vous remercie, Madame, pour votre disponibilité.

C’est plutôt moi qui vous remercie pour l’opportunité que vous m’offrez de partager mes connaissances de la « falaise de Foréké-Dschang » avec les lecteurs de Komiaza.com.

Propos recueillis par Augustin Roger MOMOKANA